Dans la rue, les enfants couraient vers l’école, les marchands de fruits déballent leurs caisses d’oranges sous les auvents verts, et une berline noire passait au pas, ses passagers jetant un regard vigilant sur les trottoirs avant de saluer discrètement de la main en direction du restaurant.
Amelia posa sa main sur celle de Vincent. Une main d’homme d’affaires impitoyable, ridée, redoutée de tous, mais qui était pour elle le seul roc inébranlable dans un monde qui avait tenté de la broyer.
« Comment va le garage de Greenpoint ? » demanda-t-elle innocemment.
Vincent but une gorgée d’expresso, un pli amusé au coin de l’œil. « Très bien. Il a changé de propriétaire le mois dernier. Les bénéfices nets sont désormais versés sur un fonds fiduciaire à ton nom. Tu es officiellement propriétaire d’un atelier mécanique de trois cents mètres carrés à Brooklyn, Amelia. »
Elle leva les yeux au ciel avec un soupir amusé. « Je vous avais dit que je ne voulais pas de cet argent. »
« Ce n’est pas de l’argent de la pègre, » rétorqua Vincent d’un ton sans réplique. « C’est une réparation légale pour préjudice moral et matériel. Ton avocat — qui se trouve être le meilleur pénaliste de Manhattan — a fait signer les actes en bonne et due forme devant notaire. Personne ne pourra jamais te le contester. »
Amelia secoua la tête, émue, avant de reporter son attention sur l’agitation joyeuse du diner.
« Vous savez ce qui est le plus étrange, oncle Vincent ? »
« Dis-moi. »
« Derek Lawson m’a dit ce jour-là que j’avais oublié ma place. » Elle effleura la broderie de son tablier du bout des doigts. « Il pensait que ma place était d’être une victime silencieuse, une ombre qu’on peut bousculer ou briser selon son bon vouloir. »
Vincent posa sa tasse. Son visage redevint, l’espace d’une seconde, celui du chef de guerre qui avait fait plier trois familles rivales pour assurer la paix dans son quartier.
« Les hommes comme lui ne comprennent que la force brute, Amelia. Ils ignorent que la vraie place d’une femme de notre sang n’est pas d’attendre qu’on lui donne la permission d’exister. Sa place est là où elle décide de régner. Que ce soit derrière ce comptoir ou à la tête de cette ville. »
La sonnette de la porte retentit à nouveau. Un groupe de jeunes ouvriers du chantier voisin entra en riant, enlevant leurs casques de protection en saluant respectueusement Vincent d’un « Bonjour, Monsieur Castellano » avant d’aller s’installer bruyamment autour d’une grande table ronde.
Amelia se leva, lissa son tablier d’un geste précis et reprit son carnet de commandes.
« Au travail, » dit-elle en souriant. « Le devoir m’appelle. »
Vincent la regarda s’éloigner d’un pas léger, distribuant les menus avec cette grâce lumineuse que sa mère possédait autrefois. Il replia lentement son journal, posa un billet de cent dollars sur la table pour le service, et murmura dans son souffle, pour lui-même et pour les fantômes qui veillaient sur eux :
« Repose en paix, Clara. Personne n’oubliera plus jamais son nom. »