Vincent eut un petit rire silencieux, un mouvement imperceptible de ses épaules.
« La famille Moretti ? Tu veux parler de Don Carmine ? » Vincent sortit son téléphone de sa poche et composa un numéro préenregistré avant d’activer le haut-parleur.
Après deux tonalités, une voix âgée, éraillée par le tabac et le grand âge, répondit depuis l’autre bout de la ligne : « Vincent ? C’est réglé ? »
« Bonsoir, Carmine, » répondit posément Vincent. « J’ai ton protégé en face de moi dans une suite du Biltmore. Il prétend que tu es prêt à envoyer tes régiments brûler Brooklyn pour ses beaux yeux. »
Un soupir las résonna dans le haut-parleur. « Fletcher est un chien fou qui a oublié à qui il devait sa libération. Il est venu chez toi sans mon aval, Vincent. Fais ce que tu as à faire pour purifier l’air. Nous n’avons rien vu, rien entendu. Mes respects à ta mémoire familiale. »
La ligne coupa avec un bip sec.
Le visage de Fletcher devint plus blanc que le marbre de la cheminée derrière lui. L’arme lui glissa des doigts, heurtant le parquet ciré dans un son mat qui scella son destin.
« Pitié… » balbutia-t-il en tombant à genoux, les mains levées dans une supplication pathétique. « Tout ce que tu veux, Vincent. Les dossiers, l’argent, mes parts dans les casinos d’Atlantic City… Je te donne tout. Dis-moi juste ce que tu veux ! »
Vincent s’approcha du bureau. Il prit l’une des photographies d’Amelia qui y étaient étalées. La jeune femme y apparaissait souriante, portant un carton de légumes devant le diner, le tablier blanc noué autour de sa taille fine.
« Ce que je veux, Raymond, c’est que tu comprennes une règle très simple avant de quitter ce monde. »
Vincent déchira la photographie en deux avec une lenteur cérémonielle.
« Tu as cru pouvoir la traquer parce qu’elle était seule, terrifiée, vulnérable. Tu as cru que son silence était une faiblesse. Mais tu n’as pas vu le nom qu’elle portait. Tu n’as pas compris que chaque larme qu’elle a versée dans ton appartement de Baltimore était une dette que tu venais d’ouvrir auprès de ma banque. »
Vincent se tourna vers Silas.
« Pas d’arme à feu pour lui. La fumée attire les questions. Utilisez la baignoire. Remplissez-la d’eau glacée. Prenez votre temps. Qu’il mette exactement quarante-cinq minutes à s’éteindre, le temps qu’il a fallu à ma nièce pour retrouver ses esprits après que son petit chien l’a frappée. »
« Non ! Non ! Castellano, pitié ! PAS ÇA ! »
Les hurlements de Fletcher furent étouffés par la main gigantesque de Silas qui se referma sur sa bouche, le soulevant du sol comme un vulgaire fétu de paille pour le traîner vers la salle de bains carrelée de noir.
Vincent ne se retourna pas. Il rajusta son col, jeta un coup d’œil distrait à sa montre à gousset — vingt-deux heures quarante — et marcha d’un pas égal vers l’ascenseur.
« Marco. »
« Boss ? »
« Trouve un fleuriste ouvert la nuit. Je veux des marguerites fraîches. Pas cette horreur en plastique qu’elle garde sur sa table. Et fais monter deux caisses de champagne millésimé au diner. Demain matin, les habitués boiront à la santé de la maison. »
Trois mois plus tard.
Le soleil de la mi-mai inondait la vitrine du Castellano’s Diner, faisant étinceler les lettres rouges fraîchement repeintes sur le verre sécurisé qui avait remplacé l’ancienne baie vitrée.
L’odeur du bacon croustillant, des pancakes dorés sur la plaque en fonte et du café torréfié flottait dans l’air tiède du matin. La sonnette de cuivre tinta avec sa gaieté habituelle.
« Table pour deux dans le fond ! » lança Tony depuis son passe-plat, un grand sourire étirant sa moustache blanche. « Amelia, le monsieur au comptoir veut son supplément de sirop d’érable ! »
« J’y vais, Tony ! »
Amelia traversa la salle d’un pas vif, portant deux assiettes pleines d’une main et une cafetière fumante de l’autre. Elle avait repris du poids. Ses joues avaient retrouvé cette teinte rosée de la jeunesse, et ses yeux ambrés ne cherchaient plus systématiquement le sol quand un client élevait la voix pour héler le service.
Sur sa tempe gauche, une fine ligne blanche coupait son sourcil, vestige discret de l’ancienne blessure, mais elle ne cherchait plus à la cacher sous une mèche de cheveux. Elle la portait désormais comme une médaille d’honneur, la marque visible du jour où la peur avait définitivement changé de camp.
Son tablier blanc était neuf, parfaitement repassé, orné de la même broderie rouge sang : Castellano’s Diner.
Elle posa le sirop devant le routier, qui lui adressa un clin d’œil complice en trempant son toast, puis s’avança vers la banquette du coin.
Là où Derek Lawson s’était assis autrefois, un homme d’un certain âge aux tempes argentées lisait tranquillement le New York Times, un expresso serré posé à côté d’un petit carnet de cuir relié.
Amelia s’arrêta au bout de la table. Elle posa la cafetière et croisa les mains sur son tablier. Le geste n’avait plus rien de craintif ; il était plein d’une assurance calme, d’une dignité royale qui semblait flotter naturellement autour d’elle.
« Encore un peu de café, oncle Vincent ? » demanda-t-elle avec un sourire malicieux.
Vincent Castellano baissa son journal. Ses yeux bleu clair, adoucis par une lueur de fierté paternelle que personne dans les cinq arrondissements de la ville n’avait jamais vue auparavant, se posèrent sur le visage de sa nièce.
« Avec plaisir, ma petite. Mais seulement si tu t’assois deux minutes. Angela m’a dit que tu refusais encore de prendre tes pauses. »
Amelia glissa sur la banquette en face de lui, versant le liquide sombre avec une précision parfaite.
« J’ai trop d’énergie pour rester assise, » répondit-elle en regardant par la fenêtre.