Nikki, les doigts encore crispés sur la poignée de laiton, n’osait plus respirer. Il tourna le verrou mécanique sans que personne ne le lui demande. Un petit cliquetis sec, tranchant, qui scella l’espace comme un caveau.
Vincent Castellano n’avait pas retiré ses gants de chevreau noir. Il mesurait un mètre quatre-vingt-cinq, mais sa présence occupait chaque interstice de la pièce, repoussant l’oxygène contre les murs. Son pardessus en laine peignée d’un gris anthracite immaculé tombait avec une précision chirurgicale sur des souliers faits sur mesure dont le cuir ne reflétait aucune éclaboussure de la boue brooklynoise. Ses cheveux gris acier étaient tirés en arrière, dévoilant un visage aux lignes creusées par quarante années de règne absolu sur les docks, les entrepôts et les tripots de la ville.
Ses yeux étaient d’un bleu délavé, presque translucides, dépourvus de cette chaleur superficielle qui anime le regard des hommes ordinaires.
Vincent traversa la salle sans se presser. Chaque pas sur le damier usé de linoléum résonnait comme un glas. Derrière lui, les deux hommes en manteau sombre — Marco et Silas, deux silhouettes massives aux visages carrés et aux mâchoires serrées — se déployèrent avec une économie de mouvements propre aux bêtes de proie entraînées. Marco se posta devant l’issue de secours menant aux poubelles. Silas s’arrêta derrière la banquette où les deux comparses de Derek étaient restés pétrifiés, le sang vidé de leurs joues.
Vincent s’arrêta devant le comptoir. Il ne regarda toujours pas Derek Lawson.
Il posa un genou à terre, sans la moindre hésitation pour le tissu hors de prix de son pantalon, au milieu des éclats de faïence et du café noir qui traçait une flaque visqueuse sur le sol.
Angela, les yeux rougis, les mains tremblantes pressant un torchon à vaisselle contre la tempe d’Amelia, se recula instinctivement d’un pouce avant de baisser la tête par respect et terreur mêlés.
« Monsieur Castellano… » balbutia la vieille serveuse d’une voix étranglée.
« Chut, Angela. » La voix de Vincent était basse, rauque, veloutée comme le grain d’un vieux disque de jazz, mais d’une fermeté qui n’admettait aucune réplique. « Respire. Tu fais très bien ce qu’il faut. »
Il retira son gant droit d’un mouvement fluide et posa deux doigts tièdes sur le côté du cou d’Amelia. Il sentit la pulsation : rapide, saccadée, mais régulière. Amelia gémissait faiblement dans son inconscience, un filet de sang chaud s’échappant de sa narine gauche et de sa lèvre éclatée pour venir teinter d’un carmin épais le coton blanc de son tablier. Directement sur les lettres rouges brodées : Castellano’s Diner – 1954.
Vincent observa cette tâche de sang. Il l’effleura du bout de l’ongle. Le contraste entre le rouge vif et le lin blanc semblait le fasciner. Pour n’importe qui d’autre, ce n’était qu’un tablier de travail bon marché. Pour Vincent Castellano, ce nom brodé était la seule chose qui séparait son empire du chaos, un territoire sacré où même les fédéraux hésitaient à poser le pied sans mandat fédéral signé par un juge terrorisé.
« Silas, » ordonna Vincent sans tourner la tête.
« Boss ? »
« Fais monter le docteur Rossi. Qu’il amène sa trousse, de quoi suturer, et des anticoagulants. Qu’il utilise l’appartement du deuxième étage. Tony. »
Le cuisinier, le visage rougeaud et le tablier maculé de graisse, sortit la tête de son passe-plat en tremblant comme une feuille. « O-oui, Monsieur Vincent ? »
« Aide Angela à la porter là-haut. Doucement avec ses cervicales. Si elle reprend conscience, dis-lui qu’elle est chez elle. Que personne ne touchera plus jamais à ses cheveux. »
« Tout de suite, Monsieur Vincent. »
Tony et Angela soulevèrent délicatement le corps frêle d’Amelia. La jeune femme laissa échapper une plainte sourde tandis que sa tête basculait en arrière. Vincent se releva lentement, ajusta sa manche d’où dépassait une manchette en or blanc, et regarda ses deux employés disparaître par l’escalier dérobé derrière les cuisines. La porte coupe-feu se referma avec un claquement étouffé.
Il ne restait plus dans le diner que les spectateurs figés. Mr. Del Monaco, sa tasse de décaféiné refroidie suspendue à trois centimètres de sa soucoupe. Le routier, la bouche entrouverte sur une bouchée de fromage non mastiquée. Nikki, le dos collé contre la porte d’entrée, les mains jointes comme pour une prière improvisée. L’autre ami de Derek, un jeune homme maigre prénommé Carl, qui fixait ses propres genoux en tremblant si fort que la table vibrait.
Et Derek Lawson.
Derek avait vingt-six ans. Il portait un blouson de cuir trop cher pour son âge, des bagues en argent massif à trois doigts et cette arrogance crasse des fils de petits voyous enrichis trop vite dans les paris clandestins du Queens. Jusqu’à il y a deux minutes, il se croyait l’homme le plus dangereux d’un rayon de quatre pâtés de maisons. À présent, son teint avait viré à la cendre grise, et une goutte de sueur glacée coulait le long de sa tempe, traçant un sillon brillant dans le fond de teint qu’il mettait pour dissimuler ses cicatrices d’acné.
« Monsieur Castellano, » reprit Derek, la voix brisée, oscillant entre l’adolescent pris en faute et le petit caïd désespéré. « Écoutez… elle a été insolente. Elle m’a parlé comme si j’étais un moins-que-rien. Elle a jeté l’addition sur la table. Je… j’ai réagi par réflexe. Un geste d’énervement, vous comprenez ? Mon père, Frank Lawson… Frank du garage de Greenpoint… il fait des affaires avec vos cousins de Sunset Park. On est du même côté. »
Vincent Castellano s’avança vers la table de Derek. Il s’assit avec une lenteur calculée sur la banquette en skaï rouge située juste en face de lui, là où se trouvait Amelia quelques minutes plus tôt.
Marco s’approcha et posa sur la table une tasse propre, tirée de l’étagère derrière le comptoir, ainsi qu’une cafetière en verre encore fumante. Il versa le café avec une régularité de métronome, sans en faire déborder une seule goutte, puis recula de trois pas dans l’ombre.