« Et le diner, Boss ? » demanda Marco en essuyant méthodiquement sa pince avec une serviette en papier blanche.
Vincent jeta un regard circulaire sur la pièce. « Fais venir l’équipe de nettoyage. Que tout soit impeccable pour le service du petit-déjeuner demain à six heures. Monsieur Del Monaco doit pouvoir manger ses œufs sans sentir l’odeur de la pourriture. »
Le vieil homme au comptoir hocha la tête avec une terreur respectueuse, incapable d’articuler un seul mot.
Vincent remit son gant droit, ajusta le col de son manteau, et se dirigea vers la porte du fond menant à l’escalier supérieur. Il s’arrêta la main sur la clenche, se tourna une dernière fois vers Derek qui gisait, semi-inconscient, le visage écrasé dans son propre sang.
« Tu as de la chance, gamin, » souffla Vincent. « Si elle ne s’était pas appelée Amelia, tu serais déjà mort sur ce plancher. »
L’appartement au-dessus du diner sentait la cire d’abeille, la camomille et, désormais, la bétadine. C’était un petit deux-pièces mansardé aux parquets grinçants, meublé avec une austérité presque monacale : un lit en fer forgé, une commode en pin dont un tiroir fermait mal, et une table basse sur laquelle reposait un vase contenant trois marguerites en plastique.
Amelia papillonna des paupières. La douleur fut la première chose qui lui revint : un bloc massif, lancinant, calé derrière son œil gauche, qui pulsait au rythme de son cœur. Elle tenta de lever la main pour toucher sa tempe, mais un bandage serré immobilisait son front.
« Ne bouge pas. La gaze tient les points de suture. »
La voix était calme, posée, venant de l’obscurité près de la fenêtre.
Amelia tourna la tête, réprimant un haut-le-cœur provoqué par le vertige. La lumière de la fin d’après-midi filtrait à travers les stores vénitiens, projetant des bandes d’ombre et d’or sur les murs fanés. Vincent Castellano était assis sur une simple chaise en bois, les jambes croisées, un verre d’eau minérale posé à côté de lui. Il ne portait plus son pardessus. En gilet de costume sombre et chemise blanche aux manches retroussées jusqu’aux avant-bras, il paraissait moins le monstre de légende que le protecteur implacable qu’il avait toujours été pour cet immeuble.
« Monsieur… Monsieur Castellano, » murmura-t-elle, sa lèvre enflée rendant la prononciation difficile.
« Reste allongée, Amelia. Le docteur Rossi t’a injecté un analgésique puissant. Il a dû poser cinq points sur ta pommette. Tu auras un hématome pendant deux semaines, mais ton nez n’est pas cassé. La mâchoire est intacte. »
Les souvenirs lui revinrent d’un coup, brutaux comme une vague glacée : l’éclat de rire de Derek, la tasse renversée, la sensation de son poignet broyé, puis ce coup fulgurant venu de nulle part.
« Derek… » souffla-t-elle, une onde de panique traversant son regard ambré. « Il… il a dit qu’il me tuerait si j’appelais la police. Il a des amis… »
« Derek Lawson ne touchera plus jamais rien de sa main droite, » l’interrompit Vincent d’un ton monocorde. « Et ses amis apprennent en ce moment même le prix du silence dans un endroit très sombre et très froid. Tu n’as plus jamais à prononcer ce nom. »
Amelia ferma les yeux. Les larmes débordèrent sous ses cils, brûlant la plaie fraîchement recousue. Ce n’étaient pas des larmes de douleur physique, mais ces larmes d’épuisement total qui surviennent lorsqu’une proie réalise soudain que la traque a cessé.
« Pourquoi vous faites ça pour moi ? » demanda-t-elle après un long silence. « Je ne suis qu’une serveuse. Vous ne me connaissez même pas. »
Vincent posa son verre. Il se leva et s’approcha du lit. Ses mouvements étaient dépourvus de toute menace, mais imprégnés d’une gravité solennelle.
« Tu t’appelles Amelia Vance, » dit-il doucement. « Tu es née à Philadelphie. Tu as fui un homme nommé Raymond Fletcher il y a trois ans, après qu’il a tenté de t’étrangler dans un motel de Baltimore parce que tu avais refusé de déposer un faux témoignage pour son compte devant un grand jury fédéral. »
Amelia se figea, le souffle coupé, ses yeux écarquillés fixant le parrain de la mafia avec une terreur renouvelée. « Comment… comment vous savez ça ? »
« Parce que je ne laisse personne entrer sous mon toit sans savoir exactement quelle tempête il traîne derrière lui, » répondit Vincent en plongeant son regard dans le sien. « Mais ce que tu ignores, c’est qui était ta mère. »
Le silence retomba sur la petite chambre, si dense que le bourdonnement lointain de la circulation de Brooklyn semblait venir d’une autre planète.
« Ma mère ? » répéta Amelia d’une voix presque inaudible. « Ma mère est morte d’une pneumonie dans un hospice du New Jersey quand j’avais sept ans. Elle s’appelait Clara. »
« Clara Vance, » confirma Vincent, un voile d’ombre passant pour la première fois sur ses traits d’ordinaire impénétrables. « Avant de s’appeler Clara Vance, elle s’appelait Clara Castiglione. C’était ma sœur cadette. »
L’esprit d’Amelia refusa d’abord d’enregistrer l’information. C’était trop absurde, trop gigantesque pour tenir dans cette pièce minuscule, entre une bassine d’eau rougie et un paquet de compresses stériles.
« C’est impossible… Elle n’avait pas de famille. Elle me disait toujours que nous étions seules au monde. »
« Elle avait raison de te le dire, » murmura Vincent en détournant les yeux vers la fenêtre. « Il y a trente ans, notre père a été assassiné par la famille Maranzano dans une boucherie de Little Italy. J’avais vingt ans. Clara en avait seize. J’ai choisi la guerre. J’ai choisi le sang, la poudre, les vendettas qui durent des décennies jusqu’à ce qu’il ne reste plus un seul homme debout dans le camp d’en face. Clara… Clara ne pouvait pas supporter cette vie. Elle a vu ce que je devenais. Elle est partie une nuit d’hiver, sans argent, en changeant de nom, en me jurant que si jamais je tentais de la retrouver, elle disparaîtrait encore plus loin. »