Amelia regarda l’arme. Le métal froid semblait attirer la faible lumière de la pièce. Elle tendit la main, ses doigts effleurant la nacre. Pour la première fois depuis trois ans, le tremblement de ses mains cessa.
« Je vous ai compris, » répondit-elle, sa voix se raffermissant soudain.
« Bien. Angela va monter te tenir compagnie avec deux hommes de garde devant la porte. Je reviens avant minuit. »
Vincent se dirigea vers la sortie, enfila son manteau que lui tendait Marco, et s’arrêta sur le palier.
« Marco. »
« Oui, Boss ? »
« Appelle la réception du Biltmore. Réserve la suite en face de la 814. Et dis aux garçons de préparer les outils lourds. Ce soir, nous rappelons à Philadelphie pourquoi la frontière s’arrête au fleuve Delaware. »
La pluie tombait désormais en rideaux denses et continus sur Manhattan, transformant les avenues en miroirs noirs où se reflétaient les néons rouges et ambrés de la métropole.
Devant le vénérable hôtel Biltmore, sur la 43e Rue, trois berlines Lincoln noires aux vitres teintées vinrent se ranger en silence le long du trottoir, chassant les taxis jaunes d’un simple coup d’avertisseur sonore. Les grooms de l’hôtel, reconnaissant immédiatement la silhouette qui descendit du véhicule central, s’empressèrent de regarder leurs chaussures, feignant une soudaine cécité professionnelle.
Vincent Castellano pénétra dans le hall marbré sans que personne n’ose lui demander son nom. Derrière lui marchaient Marco, Silas et quatre autres hommes aux carrures de déménageurs, leurs manteaux entrouverts laissant deviner les holsters d’épaule en cuir huilé.
Le directeur de nuit, un homme chauve et transpirant nommé Henderson qui recevait chaque mois une enveloppe kraft glissée sous la porte de son bureau, s’avança en trébuchant presque.
« Monsieur… Monsieur Castellano. Nous n’étions pas prévenus de votre visite… »
Vincent posa une main gantée sur l’épaule de l’homme, le figeant sur place comme un papillon épinglé.
« Les clés passe-partout du huitième étage, Henderson. Maintenant. Et fais évacuer le personnel d’étage pour les trente prochaines minutes. Si j’entends une sonnette de service ou une alarme incendie, je fais fermer ton établissement par les inspecteurs de l’hygiène municipale dès demain matin à huit heures. »
Henderson déglutit avec peine, sortit un passe magnétique de sa poche de gilet et le tendit d’une main tremblante. « Chambre 814, Monsieur Vincent. Il y a… il y a trois hommes avec lui. Ils ont monté des caisses métalliques il y a deux heures. »
« Merci, Henderson. Tu es un homme prévoyant. Garde la monnaie. »
Vincent fit signe à ses hommes de prendre l’ascenseur de service.
Le silence de la cage d’ascenseur n’était troublé que par le souffle rauque de Silas et le cliquetis métallique des culasses que l’on vérifiait une dernière fois. Aucun mot ne fut échangé. Les ordres avaient été donnés dans la voiture. Pas de fusillade prolongée. Pas d’appels à la police. Une exécution propre, chirurgicale, impitoyable.
L’ascenseur s’ouvrit sur la moquette épaisse et silencieuse du huitième étage. Le couloir était plongé dans une pénombre feutrée, éclairé par des appliques murales en bronze doré.
Au bout du couloir, la porte 814.
Vincent fit un geste de la tête. Silas et Marco avancèrent les premiers, glissant comme des spectres le long des parois tapissées de damas bordeaux. Deux hommes prirent position de chaque côté du chambranle, armes au poing, silencieux vissés sur les canons des pistolets automatiques Beretta.
Silas inséra le passe magnétique. Le voyant passa au vert dans un clic imperceptible.
D’un coup de bélier de sa semelle renforcée, Silas défonça la serrure en projetant le battant de bois massif vers l’intérieur.
L’assaut dura exactement sept secondes.
Le premier garde du corps de Fletcher, un mercenaire au crâne rasé assis sur le canapé en train de nettoyer un fusil à pompe, n’eut même pas le temps de lever les yeux. Le Beretta de Marco cracha deux fois. Deux claquements sourds, étouffés, semblables à des coups de marteau sur du bois mouillé. L’homme bascula en arrière, les yeux grands ouverts sur le lustre de cristal, deux impacts nets entre les sourcils.
Le second garde, qui sortait de la salle de bains en nouant une serviette autour de sa taille, tenta de plonger vers son arme posée sur le meuble bar. Silas lui tomba dessus avec la masse d’un éboulement rocheux. On entendit le bruit sec d’un bras que l’on tord au-delà de ses limites anatomiques, suivi d’un gémissement étranglé alors que le colosse lui brisait la trachée d’un coup de tranchant de main précis.
Au centre de la suite, assis derrière un bureau d’acajou où étaient étalés des liasses de billets et des cartes de New York, Raymond Fletcher se leva d’un bond, son arme braquée vers la porte.
Fletcher avait la quarantaine nerveuse, des cheveux gominés tirés en arrière et ce regard fuyant et cruel des prédateurs qui ne s’attaquent qu’aux créatures qu’ils savent incapables de riposter. Mais en voyant Vincent Castellano entrer calmement dans la pièce, les mains dans les poches de son manteau, le canon du pistolet de Fletcher se mit à trembler.
« Baisse ça, Raymond, » dit calmement Vincent en s’arrêtant au milieu du salon somptueux. « Tu as déjà assez de péchés sur la conscience pour ne pas ajouter le ridicule à ton agonie. »
Fletcher jeta un regard affolé vers ses deux hommes inertes sur le tapis persan désormais saturé d’hémoglobine. « Castellano… Qu’est-ce que… C’est une affaire privée ! Cette fille m’appartient ! Elle a volé des documents qui me mettent en cause ! »
« Rien ne t’appartient sur cette rive de l’Hudson, Raymond. Même pas l’air que tu es en train d’expirer. »
« Tu ne peux pas me toucher ! » hurla Fletcher, la panique le gagnant totalement alors que Silas et Marco se déployaient sur ses flancs, lui coupant toute possibilité de retraite vers la fenêtre. « La famille Moretti de Philadelphie est derrière moi ! Si tu me tues, c’est la guerre ouverte entre les deux villes ! »