Il ramena son regard sur Amelia. Pour la première fois, la jeune femme y vit une fêlure, ancienne, profonde, inguérissable.
« J’ai respecté son choix. Je l’ai fait surveiller de loin, sans jamais intervenir, jusqu’à ce qu’elle meure dans cet hospice. Quand j’ai appris qu’elle avait eu une fille, tu avais déjà disparu dans les foyers de l’assistance publique. J’ai mis quinze ans à retrouver ta trace. Et quand tu es apparue à Brooklyn, brisée, en fuite, cherchant un endroit où disparaître… je me suis juré que le nom de Castellano ne te détruirait pas comme il a détruit ta mère. Mais qu’il te protégerait. Même si tu devais l’ignorer jusqu’à la fin de tes jours. »
Amelia tremblait de tous ses membres. Les pièces du puzzle s’assemblaient avec une cruauté limpide : le diner qui l’avait embauchée sans poser de questions, le loyer dérisoire de cet appartement, les petits commerçants du quartier qui la saluaient toujours avec une déférence mystérieuse, les policiers en patrouille qui ralentissaient devant la vitrine avec un signe de tête respectueux.
Ce n’était pas un sanctuaire du hasard. C’était une forteresse érigée autour d’elle par un roi sans héritier.
« Mais Derek… » commença-t-elle.
« Derek Lawson n’est rien, » trancha Vincent, sa voix reprenant sa dureté d’acier. « Une vermine qui s’est crue autorisée à mordre parce qu’il faisait nuit. Le vrai problème, Amelia, c’est ce qui s’est passé juste après que tu as perdu connaissance. »
Vincent sortit de sa poche un petit téléphone jetable, l’ouvrit et jeta un coup d’œil à l’écran avant de le refermer d’un coup sec.
« Quand Silas a fouillé la voiture de Derek, il n’a pas seulement trouvé de l’argent de drogue et des battes de baseball. Il a trouvé un dossier. Une copie de ton signalement. Des photos de toi prises hier matin alors que tu sortais les poubelles du diner. »
Amelia sentit son estomac se nouer en un nœud d’angoisse glacée. « Fletcher. »
« Raymond Fletcher, » acquiesça Vincent. « Il est sorti de prison il y a trois semaines grâce à un vice de procédure négocié par ses avocats corrompus. Il a juré d’effacer tous les témoins qui ont failli l’envoyer sur la chaise électrique. Il savait que tu te cachais à New York, mais il ignorait où. Il a offert cinquante mille dollars à n’importe quel petit voyou capable de localiser la fille à la cicatrice au sourcil. Derek Lawson n’était pas venu ici pour boire un café, Amelia. Il était venu vérifier ton identité. Le coup qu’il t’a porté n’était qu’un prétexte pour t’embarquer de force sans que personne n’intervienne. »
Amelia enfouit son visage dans ses mains saines, étouffant un sanglot de panique. « Il va me retrouver. Si Fletcher sait que je suis ici, il enverra des tueurs. Il ne s’arrêtera jamais. Vous ne le connaissez pas, Monsieur Castellano… C’est un psychopathe. Il a des contacts avec le syndicat du crime de Philadelphie. »
Vincent s’approcha du lit. Il posa sa lourde main gantée sur la tête d’Amelia, un geste maladroit, presque timide, d’une infinie tendresse contenue.
« Il y a une chose que tu dois comprendre sur ton sang, Amelia Vance. Tu es une Castiglione. Et à New York, personne — ni les fous de Philadelphie, ni les corrompus de Washington — ne vient chasser sur mes terres sans y laisser sa peau. »
Il se tourna vers la porte qui venait de s’entrouvrir doucement. Marco apparut dans l’encadrement, le visage sombre, un imperméable mouillé sur les épaules. Il pleuvait désormais dehors, de grosses gouttes tièdes qui frappaient les carreaux avec régularité.
« Boss, » dit Marco à voix basse.
« Parle, Marco. Elle a le droit de tout entendre. »
« Frank Lawson est à l’entrepôt. Il a apporté l’argent et les papiers du garage comme convenu. Mais il n’était pas seul. »
Un frémissement imperceptible anima la paupière gauche de Vincent. « Explique. »
« Une berline immatriculée en Pennsylvanie le suivait à distance. Nos guetteurs ont intercepté le véhicule au coin de la 4th Avenue. À l’intérieur, deux hommes armés de fusils d’assaut semi-automatiques. Des professionnels. Ils avaient des gilets pare-balles et des passe-montagnes. Silas les a désarmés. Le passager a parlé avant qu’on ait besoin de commencer : Raymond Fletcher est en ville. Il est descendu au Biltmore Hotel, chambre 814. Il attend l’appel de Derek pour venir confirmer l’identité de la fille. »
Amelia laissa échapper un cri étouffé.
Vincent resta immobile pendant trois longues secondes. Dans ses yeux clairs, la fureur ne bouillonnait pas ; elle se cristallisait en une résolution géométrique, absolue et mortelle.
« Marco. »
« Oui, Boss ? »
« Dis à Silas de relâcher Frank Lawson avec son fils estropié. Qu’ils quittent l’État avant l’aube. S’ils sont encore à New York au lever du soleil, enterre-les sous le béton de la jetée. »
« Et les deux tireurs de Philadelphie ? »
« Attache-les aux piliers de l’entrepôt. Ne les tue pas tout de suite. Je veux qu’ils entendent ce qui va arriver à leur patron. »
Vincent se retourna vers Amelia. Il sortit de la poche intérieure de son veston un petit objet métallique et le posa délicatement sur la table de chevet, à côté du verre d’eau. C’était un revolver snub-nose Smith & Wesson calibre .38, au canon court et à la crosse en nacre usée.
« C’était l’arme de ta mère, » dit-il d’une voix basse. « Elle me l’a laissée sur la table de la cuisine le soir où elle est partie. Elle n’a jamais voulu s’en servir. Mais toi… si jamais un homme franchit cette porte sans mon autorisation préalable, tu ne fermes pas les yeux, tu ne baisses pas la tête. Tu tires au centre de la poitrine jusqu’à ce que le barillet soit vide. Est-ce que tu m’as compris ? »