Mais Matteo, galvanisé par l’urgence et refusant de demeurer un simple spectateur de son propre sauvetage, surgit de l’angle du couloir. Il ramassa un lourd tesson de bouteille et le projeta de toutes ses forces vers le visage de l’assaillant.

Le projectile improvisé n’atteignit pas mortellement l’homme, mais le fracas du verre contre sa joue le fit ciller une fraction de seconde.

Ce fut tout ce dont Mia avait besoin.

Depuis le sol, d’une posture que n’importe quel instructeur de tir aurait jugée impossible, elle ajusta son Sig Sauer et logea une balle unique sous le menton de l’adversaire. L’homme bascula en arrière et s’écroula dans une flaque de vin centenaire mêlé de sang frais.

Mia se releva d’un bond, époussetant un éclat de verre de sa manche avec un calme déconcertant. Elle jeta un regard à Matteo.

— Pas mal pour un héritier gâté.

— Vos pieds sont décidément dangereux pour tout ce qui vous entoure, répliqua-t-il, un sourire tremblant aux lèvres malgré la terreur ambiante.

— Je vous avais prévenu que mes pieds manquaient de fiabilité. Mais mes mains font le travail. En avant.

Ils débouchèrent quelques minutes plus tard au rez-de-chaussée de l’ancien pavillon de chasse, une dépendance isolée située à l’orée du parc boisé, à deux cents mètres du manoir principal.

La porte de chêne du pavillon était grande ouverte sur la nuit pluvieuse.

Devant la terrasse, un 4×4 noir aux vitres teintées attendait, moteur tournant au ralenti dans une vibration sourde.

Et adossé à la calandre du véhicule, son arme de service au poing et un téléphone satellitaire à l’oreille, se tenait Carlo.

VI. Le masque tombe
— … Je te dis que les tirs dans l’aile est ont cessé, aboyait Carlo dans le combiné. L’équipe a dû nettoyer le secteur. Envoyez les camions de nettoyage pour récupérer les corps avant que la police locale ne reçoive des appels du voisinage. Lorenzo est retranché dans son coffre-fort de l’aile ouest, il ne tiendra pas une demi-heure de plus sous les charges de thermite…

— Vous pouvez annuler le nettoyage, Carlo, lança une voix claire et tranchante depuis l’orée du bois.

Le chef de la sécurité sursauta violemment et fit volte-face, laissant tomber son téléphone sur le gravier mouillé. Son arme se braqua immédiatement vers la pénombre.

Mia Callaway s’avança dans la lumière crue des phares du 4×4.

Elle était trempée par l’averse fine qui commençait à tomber, ses cheveux bruns collaient à ses tempes, et une estafilade sanglante barrait sa joue gauche. Mais son regard d’acier ne cillait pas. À ses côtés, Matteo apparut à son tour, le visage durci par une rage froide que son père lui-même n’aurait pas reniée.

Carlo écarquilla des yeux exorbités, son cerveau refusant d’assimiler la vision qui s’offrait à lui.

— Matteo… ? Comment… comment êtes-vous sortis vivants de là-dedans ?

— Grâce à la maladroite, Carlo, cracha le jeune DeLuca d’une voix sourde d’amertume. Celle dont vous vous moquiez cet après-midi. Celle que vous pensiez voir mourir sans opposer de résistance.

Carlo tenta de reprendre contenance. Ses doigts se crispèrent sur la crosse de son pistolet automatique.

— Matteo, écoute-moi… Tu ne comprends rien à la situation. Les Ferretti ont déjà gagné. Ton père est un vieil homme obstiné qui mène cette famille à la ruine avec ses principes d’un autre siècle. Je faisais cela pour préserver les affaires, pour nous sauver tous d’un massacre général !

— Deux cent mille dollars sur un compte offshore aux îles Caïmans, récita Mia d’un ton plat en s’avançant d’un pas lent et mesuré sur le gravier. C’est le tarif exact que vous avez négocié pour la vie de ce garçon. N’essayez pas de vous draper dans un discours d’honneur criminel, Carlo. Vous n’êtes qu’un employé corrompu qui a sous-estimé son personnel de remplacement.

Un rictus de haine déforma les traits du chef de la sécurité. Comprenant que toute négociation était morte, il bascula son arme vers le torse de Matteo pour achever son contrat.

— Crève avec ton père, petit con !

Ce qui se produisit ensuite défia la rapidité du regard humain.

Mia ne chercha pas à dégainer son arme, qui aurait pu toucher Matteo dans l’axe de tir.

Elle fit un pas en avant, feignant une perte d’équilibre sur les graviers détrempés par la pluie. Carlo, anticipant une chute ridicule de la jeune femme, dévia son tir d’une fraction de millimètre vers elle pour éliminer la menace immédiate.

C’était exactement le piège qu’elle lui tendait.

Le faux trébuchement de Mia se mua en une glissade fulgurante au ras du sol. La détonation de l’arme de Carlo déchira l’air nocturne, la balle ne rencontrant que le vide là où se trouvait la tête de Mia une demi-seconde plus tôt.

Arrivée à hauteur des jambes de Carlo, Mia détendit ses membres inférieurs comme deux leviers d’acier, brisant net le genou droit de l’homme sous un choc latéral dévastateur.

Un hurlement de douleur bestial déchira la nuit alors que Carlo s’effondrait sur le capot brûlant du véhicule. Son arme s’envola dans l’herbe humide.

Mia se releva avec une grâce féline, sans le moindre souffle court. Elle saisit Carlo par les cheveux, rabattit violemment son visage contre la calandre métallique dans un choc métallique mat, puis le projeta au sol, le pied fermement calé sur sa trachée.

Carlo cracha une gorgée de sang, les yeux révulsés de terreur, contemplant le canon du Sig Sauer de Mia braqué à bout portant entre ses deux yeux.

— Pitié… Callaway… pitié…, gémit le traître d’une voix étranglée.

Mia ne cilla pas. Son doigt caressait la détente avec une régularité terrifiante.

— Vous avez dit à mon patron que je n’étais pas capable de protéger un être humain parce que je trébuchais sur les meubles, murmura-t-elle, penchée au-dessus de lui. Mais vous avez oublié la règle élémentaire de notre métier : les maladroits regardent toujours où ils mettent les pieds. Et ils finissent toujours par écraser les cafards qui rampent dans l’ombre.