Elle jeta un regard pénétrant à Matteo.

— Le traître n’est pas à la porte du domaine. Il dort sous votre toit. Ou plutôt, il attend son heure.

III. L’architecture de la trahison
Mia referma presque entièrement le panneau de la bibliothèque, ne laissant qu’un interstice suffisant pour surveiller le mécanisme. Elle attrapa Matteo par le bras d’une poigne d’acier qui ne laissait aucune place à la discussion et le poussa sans ménagement vers l’angle mort situé derrière l’imposant canapé Chesterfield.

— Baissez-vous, ordonna-t-elle. Vous restez là. Si vous entendez des coups de feu, vous ne criez pas, vous ne jouez pas les héros, et surtout, vous ne courez pas vers la porte principale.

— Mia, qu’est-ce que vous allez faire ?

— Vérifier une hypothèse avant que nous ne soyons abattus comme des cibles de foire.

Mia se dirigea vers le poste de transmission interne fixé au mur près de la porte du bureau. C’était un interphone sécurisé relié directement à la loge de garde principale où Carlo opérait la nuit. Elle décrocha le combiné sans déclencher la sonnerie d’appel et composa le code de maintenance à quatre chiffres qu’elle avait mémorisé sur les fiches de l’après-midi.

La ligne grésilla faiblement. Le canal de veille était ouvert.

Au lieu du silence réglementaire ou des échanges codés habituels entre patrouilleurs, une voix feutrée, reconnaissable entre mille, transperça l’écouteur.

— … tout est prêt sur l’aile est, disait Carlo d’un ton bas et pressant. Le passage est déverrouillé. Le signal d’extinction générale sera donné à une heure trente. Vous aurez douze minutes avant que les générateurs auxiliaires ne se recalibrent automatiquement. Pas de tirs nourris dans la cour, vous nettoyez la chambre du gamin et vous ressortez par le souterrain du vieux pavillon. Lorenzo ne doit rien comprendre avant que le corps ne soit froid.

Une voix plus rauque, chargée d’un accent rugueux des bas-fonds de la ville, répondit par l’intermédiaire d’une radio cryptée :

— Et la fille de l’agence ?

Carlo laissa échapper un ricanement méprisant.

— Une gamine maladroite qui trébuche sur ses propres lacets. Elle est enfermée avec Matteo. Si elle bouge, descendez-la sans sommation. On dira qu’elle a servi de fusible et qu’elle n’a pas su réagir. Deux cent mille sur mon compte aux îles Caïmans dès que le boulot est confirmé, pas avant.

— Marché conclu. On passe la grille sud à une heure vingt-cinq.

Le canal se coupa dans un claquement sec.

Mia reposa le combiné avec une infinie délicatesse. Son cœur battait avec une régularité de métronome. L’angoisse qui paralysait la plupart des êtres humains face à une trahison mortelle agissait sur elle comme un puissant révélateur chimique : ses sens s’aiguisaient, le monde ralentissait, et chaque élément de l’environnement devenait une arme potentielle.

Elle jeta un coup d’œil à sa montre.

Une heure dix-huit.

Il leur restait exactement sept minutes avant le début de l’assaut.

Mia revint vers Matteo, qui avait compris à l’expression de sa garde du corps que la sentence venait de tomber.

— Carlo ? souffla-t-il, les yeux écarquillés par l’incrédulité. Carlo est avec nous depuis quinze ans… Mon père lui a financé sa maison, payé les soins de sa femme…

— La loyauté achetée par la peur a toujours une date d’expiration, répondit Mia d’un ton sec en vérifiant le chargeur de son arme. Carlo sait que votre père vieillit. Les Ferretti lui ont offert l’impunité et une retraite dorée en échange de votre tête. Si vous disparaissez, le syndicat des DeLuca s’effondre avec la succession, et les Ferretti absorbent la ville sans livrer de guerre ouverte.

— Nous devons prévenir mon père. Il dort dans l’aile ouest, à l’autre bout du manoir !

— Impossible par radio ou interphone, Carlo contrôle la console centrale et intercepterait tout signal. Et les couloirs principaux sont probablement déjà sous la surveillance de gardes complices. Si nous sortons maintenant en terrain découvert, nous nous ferons faucher avant d’atteindre le grand salon.

Matteo passa une main tremblante dans ses cheveux noirs.

— Alors nous sommes morts.

Mia s’approcha de lui, attrapa le col de sa chemise de marque et le tira vers le haut pour le forcer à la regarder droit dans les yeux.

— Écoutez-moi bien, Matteo DeLuca. Je n’ai pas passé trois ans dans une unité d’élite d’intervention et survécu à deux embuscades à l’étranger pour me faire descendre dans un manoir bourgeois parce qu’un chef de la sécurité a des dettes de jeu. Vous vouliez savoir si je savais me battre ? Vous allez le découvrir. Mais pour l’instant, faites exactement ce que je vous dis.

Elle lâcha son col et désigna le passage secret entrouvert.

— Nous ne fuyons pas par le couloir. Nous allons les attendre là où ils ne s’attendent pas à trouver une résistance.

IV. L’assaut de minuit
À une heure vingt-neuf, le manoir fut brutalement englouti par les ténèbres.

Le ronronnement sourd de la climatisation centrale s’éteignit d’un coup sec. Les voyants de secours, censés éclairer les plinthes en cas de panne, ne s’allumèrent pas : Carlo avait pris soin de sectionner le relais basse tension. Un silence lourd, oppressant, presque liquide, tomba sur le domaine DeLuca.

Seul le grondement du vent extérieur contre les vitrages venait troubler cette obscurité totale.

Dans le bureau de Matteo, rien ne bougeait.

Deux minutes plus tard, un frottement étouffé retentit à l’intérieur de la cavité murale.

Le panneau secret de la bibliothèque glissa lentement sur son axe. Trois silhouettes massives, lourdement équipées de gilets tactiques, de casques et de lunettes de vision nocturne à intensification de lumière, émergèrent de la brèche comme des spectres d’ébène.

Leurs fusils d’assaut compacts, équipés de silencieux massifs, balayaient la pièce avec méthode.

Le premier homme fit signe à ses complices de couvrir le lit et le bureau. Les réticules infrarouges de leurs armes pointaient vers le Chesterfield.

Le bureau était vide.

Le point de pointe s’avança d’un pas, intrigué, murmurant dans son micro-cravate :

— Cible absente. La chambre est vide…