Il n’eut pas le temps de finir sa phrase.
Du haut de l’imposante bibliothèque de chêne, où elle s’était hissée dans l’ombre totale en prenant appui sur les étagères massives, Mia se laissa tomber.
Elle ne tomba pas par hasard : elle atterrit les deux pieds joints sur les épaules du premier assaillant.
L’impact fut d’une violence inouïe. Le mercenaire s’écrasa au sol dans un craquement d’os brisés, son arme lui échappant des mains sous le choc. Avant même que le corps de l’homme n’ait cessé de convulser sur le parquet, Mia effectua une roulade latérale parfaite, balayant de son talon la cheville du deuxième homme.
Le deuxième mercenaire bascula en arrière, déséquilibré.
Sa maladresse légendaire des jours ordinaires laissait place à une économie de mouvement féroce et instinctive. Mia ne chercha pas son arme à feu : dans l’espace confiné d’une pièce plongée dans le noir absolu, le métal d’une glissière peut s’enrayer ou être dévié.
Elle saisit la tête du deuxième agresseur à deux mains, lui imprimant une torsion brutale vers le bas tout en projetant son genou droit en plein visage. Le bruit du cartilage nasal explosant sous l’impact résonna dans la pièce comme une branche morte brisée en deux. L’homme s’effondra, inconscient.
Le troisième tueur, pris de court par cette furie sortie du plafond, recula précipitamment et braqua son arme automatique vers la silhouette sombre.
Le canon cracha trois détonations étouffées : Tchick-tchick-tchick.
Les balles perforèrent les coussins de cuir du fauteuil d’ébène. Mia n’y était déjà plus. Profitant de la rémanence du tir et de l’aveuglement partiel provoqué par les lunettes de vision nocturne face à une cible trop proche, elle plongea sous la ligne de tir.
Glissant sur le sol ciré, elle percuta violemment un guéridon en acajou. Le lourd meuble vola en éclats, mais Mia utilisa son élan pour projeter les débris de bois directement dans les jambes du tireur.
Surpris, l’homme chancela d’un pas. Ce dixième de seconde d’hésitation fut le dernier de son existence opérationnelle.
Mia surgit du sol comme un ressort d’acier, dégaina le couteau de combat logé à sa botte et planta la lame effilée dans l’espace non protégé entre l’épaule et le gilet pare-balles du mercenaire. L’homme poussa un râle d’agonie étouffé, lâcha son arme et s’écrasa contre le chambranle de la porte secrète.
Mia arracha la lame, nettoya le sang d’un revers de manche et ramassa le fusil d’assaut tombé au sol.
Elle arracha les lunettes de vision nocturne du cadavre et les jeta à travers la pièce sombre.
— Matteo, attrapez ça et mettez-les, souffla-t-elle sans élever la voix.
Une silhouette tremblante émergea de l’espace étroit situé derrière les doubles rideaux du balcon. Matteo chaussa les lunettes tactiques, ses yeux s’adaptant au halo vert spectral du dispositif.
Lorsqu’il découvrit les trois corps inertes étalés sur le sol de son bureau et Mia debout au milieu des décombres, le visage éclaboussé d’une goutte de sang sombre, son regard changea définitivement. Il ne voyait plus une jeune femme menue au costume mal ajusté et aux chaussures poussiéreuses. Il contemplait une prédatrice de guerre absolue.
— Vous… vous les avez liquidés en moins de quarante secondes, bégaya-t-il.
— Quarante-quatre secondes, corrigea-t-elle froidement en vérifiant la culasse du fusil récupéré. Et ce n’était que l’avant-garde. Carlo a mentionné une équipe plus large à la grille sud. Ils vont comprendre que l’équipe d’infiltration a échoué.
Au même instant, une déflagration sourde fit trembler les murs du manoir.
Des tirs d’armes automatiques déchirèrent la nuit du côté de l’aile ouest.
— Mon père ! cria Matteo, oubliant toute prudence. Ils attaquent les appartements de mon père !
— C’est une diversion pour fixer les derniers gardes fidèles, trancha Mia en le poussant vers le passage secret. Les Ferretti savent que si Lorenzo meurt mais que vous survivez, vous pouvez encore revendiquer les avoirs du clan. Mais si vous mourez tous les deux cette nuit, Carlo prend le contrôle provisoire avec l’appui de la pègre rivale. Nous empruntons le passage.
— Pourquoi le passage ? C’est de là qu’ils sont venus !
— Précisément. Ils pensent que nous allons tenter de fuir vers le parc ou de rejoindre l’aile ouest par les galeries principales. Personne ne s’attend à ce que nous progressions dans leur propre boyau d’infiltration.
Sans attendre sa réponse, Mia s’engouffra dans l’escalier de pierre en colimaçon, son arme calée à l’épaule.
V. L’affrontement dans les catacombes
L’intérieur du passage secret était un gouffre d’ombre et d’air vicié.
Mia avançait d’un pas félin, chaque muscle tendu, calculant mentalement la trajectoire du couloir sous les fondations du manoir. Matteo la suivait de près, guidé par les lunettes de vision nocturne, fasciné par la fluidité avec laquelle cette femme se déplaçait dans un environnement hostile.
Soudain, à l’intersection d’une ancienne cave à vin voûtée, une lueur de torche balaya les briques séculaires.
— Restez derrière moi et baissez la tête, siffla Mia.
Deux hommes en tenue sombre surveillaient la jonction du souterrain pour assurer le repli de l’équipe d’assaut. En apercevant une silhouette émerger de l’obscurité, le premier leva son arme en criant :
— Qui va là ? Boss, c’est vous ?
Mia ne répondit pas. Elle pressa la détente du fusil d’assaut par courtes rafales contrôlées.
Deux claquements étouffés retentirent dans la voûte.
Le premier garde s’effondra net, foudroyé en plein thorax. Le second eut le réflexe de plonger derrière un pilier de briques massives et riposta sauvagement. Les balles ricochèrent sur la maçonnerie, projetant des éclats de calcaire et de poussière piquante dans l’air saturé de fumée.
Mia se jeta au sol, roulant sur le flanc pour esquiver la trajectoire des tirs. Dans son mouvement, son pied heurta violemment une vieille caisse de bouteilles de vin poussiéreuses, provoquant un fracas retentissant de verre brisé.
— Merde ! pesta-t-elle entre ses dents.
Le tireur embusqué repéra immédiatement l’origine du bruit et sortit à demi de son abri pour aligner la jeune femme coincée au sol au milieu des tessons.