— C’est un marché équitable, répliqua Mia.
Matteo se leva à son tour, étirant ses longues jambes avec une nonchalance calculée. Il adressa un clin d’œil discret à Mia alors que son père quittait la pièce d’un pas lourd, escorté par deux gorilles armés de pistolets-mitrailleurs sous leurs vestons.
— Vous avez le don de vous faire des amis, murmura Matteo en se rapprochant d’elle.
— Les amis rendent complaisant, monsieur DeLuca. Les ennemis obligent à rester vivante.
— Appelez-moi Matteo. Si je dois mourir avant l’aube sous vos yeux, autant que nous soyons sur un pied d’égalité.
— Vous ne mourrez pas ce soir, répliqua-t-elle en le suivant vers l’aile est. Mais si vous voulez m’aider à tenir cette promesse, commencez par vous enfermer dans votre bureau d’étude et ne touchez à rien d’inhabituel.
II. Le parchemin rouge
Il était vingt-trois heures passées lorsque l’atmosphère du domaine bascula dans une lourdeur presque palpable.
À l’extérieur, le vent s’était levé, secouant les branches noueuses des chênes centenaires contre les grilles du parc. Les moniteurs de surveillance du couloir central diffusaient une lumière bleutée et vacillante.
Mia avait méthodiquement sécurisé le périmètre immédiat du bureau de Matteo. Ce dernier s’était installé derrière un grand bureau d’ébène, feignant de classer des rapports financiers sur les entreprises maritimes de son père, mais ses doigts pianotaient nerveusement sur le sous-main de cuir. L’insouciance du jeune héritier s’effritait à mesure que minuit approchait.
Mia, quant à elle, ne restait pas en place. Elle parcourait la pièce à pas de loup, observant les boiseries de chêne sombre qui recouvraient les parois du sol au plafond.
Soudain, un souffle d’air glacial frôla le bas de son pantalon.
Elle s’immobilisa instantanément.
Dans une pièce close aux fenêtres à double vitrage scellées, aucun courant d’air ne devait exister. Elle s’accroupit près de la plinthe, à proximité de la lourde porte en chêne massif fermée à clé qui donnait sur le couloir privé.
C’est à cet instant précis qu’un froissement infime retentit.
Un mince rectangle de papier blanc, plié en deux, glissa sur le parquet ciré, poussé depuis la fente microscopique séparant la boiserie du chambranle de la porte.
Mia ne bondit pas en arrière. Elle ne poussa aucun cri. Elle fixa le papier pendant deux secondes complètes, observant l’absence de fil-piège ou de résidu chimique suspect, avant de le ramasser du bout des doigts gantés de cuir fin.
Quatre mots y étaient inscrits d’une écriture rageuse, tracée à l’encre rouge écarlate :
Ce soir, tu ne le verras pas venir.
Matteo s’était levé d’un bloc. Son visage, d’ordinaire si prompt à afficher un rictus moqueur, avait perdu toute couleur. L’héritier des DeLuca contempla le mot par-dessus l’épaule de sa garde du corps.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? souffla-t-il, la voix troublée par une onde d’effroi qu’il ne parvenait plus à masquer. La porte est fermée à double tour. Il y a deux gardes de Carlo postés au bout de la galerie. Comment quelqu’un a pu…
— Ce mot n’a pas été glissé depuis le couloir extérieur, murmura Mia en désignant l’angle de la plinthe. Regardez la trajectoire du papier et l’orientation de la fente. Il provient de l’intérieur même de la cloison.
Mia se redressa, rangea le papier dans sa poche intérieure et se tourna vers la grande bibliothèque encastrée qui occupait tout le mur est de la pièce.
— Vous devriez avoir peur, lui dit-elle froidement.
— Je le suis, avoua Matteo, ses mains tremblant légèrement le long de son pantalon.
— Bien. La peur vous garde en alerte. Contentez-vous de ne pas la laisser prendre de décisions à votre place.
Mia s’approcha des rayonnages chargés de reliures en cuir et d’encyclopédies anciennes. Ses yeux scrutèrent chaque détail : l’alignement des tablettes, l’usure des corniches sculptées, l’accumulation de poussière dans les rainures.
À mi-hauteur, sur le montant droit, une série de rosaces décoratives en bronze rehaussait le bois sombre. L’une d’elles présentait une patine nettement plus brillante que les autres. Le vernis autour du métal y était imperceptiblement écaillé.
Mia posa son pouce sur le cœur de la rosace et exerça une pression ferme vers le haut, tout en tirant légèrement vers elle.
Un déclic mécanique métallique, étouffé par des décennies de graisse séchée, résonna dans le silence de la pièce.
Avec un grincement presque inaudible, un pan entier de la bibliothèque pivota sur un pivot dissimulé dans le plancher, découvrant une ouverture béante d’un mètre de large. Une bouffée d’air humide, imprégnée d’odeur de pierre mouillée, de suie froide et de poussière centenaire, frappa le visage de Mia.
Matteo recula d’un pas, sidéré.
— Une porte dérobée… Mon grand-père en parlait parfois comme d’une légende de famille pour échapper aux descentes des fédéraux durant la Prohibition. Je croyais qu’elle avait été condamnée lors des rénovations des années quatre-vingt.
Mia braqua la petite lampe torche tactique qu’elle venait de sortir de sa ceinture. Le faisceau lumineux déchira les ténèbres du passage secret, révélant un escalier de pierre abrupt descendant en colimaçon dans les entrailles du manoir.
Au sol, dans la poussière grise accumulée sur les marches, des empreintes fraîches étaient nettement visibles.
Mia s’agenouilla et braqua sa torche à ras de terre.
— Semelles Vibram tactiques, semelage cranté modèle commando, pointure quarante-trois. Des traces récentes. Deux heures tout au plus.
Elle pointa ensuite son faisceau vers une petite boîte métallique fixée à la paroi intérieure du passage, à hauteur d’homme. Un fil noir courait le long de la voûte.
— Le circuit de dérivation des alarmes de l’aile est, constata Mia d’une voix monocorde. Quelqu’un a neutralisé les capteurs de ce secteur depuis l’intérieur. Les consoles du poste central continuent d’afficher une boucle verte sécurisée en trompe-l’œil, mais cette porte ne sonnera jamais.
— Les Ferretti ? demanda Matteo, la gorge serrée.
— Les Ferretti n’ont pas pu concevoir cela seuls, répondit Mia en se redressant, son arme de poing désormais fermement calée dans sa main droite. Pour connaître l’existence de ce passage oublié, contourner les schémas de surveillance récents et poser un pontage électronique sur le système d’alarme privé de votre père, il faut quelqu’un qui possède les codes maîtres et les clés de la maison.