L’horreur de son plan me glaça le sang. Elle était prête à sacrifier son propre fils, son trophée, plutôt que de perdre le contrôle de la fortune familiale.
« Tu es folle, murmura Julian, une lueur nouvelle s’allumant dans son regard éteint. Tu es un monstre… »
« Je suis celle qui t’a tout donné ! hurla Victoria, perdant pour la première fois son masque de distinction bourgeoise. Sans moi, tu ne serais rien ! Un petit dessinateur minable incapable de gérer un empire ! Tu es faible, comme ton père l’était ! Et les faibles doivent être guidés ou éliminés ! »
Elle leva le revolver à hauteur de ma poitrine, son index se tendant sur la queue de détente.
À cet instant précis, la sonnerie stridente d’un téléphone retentit dans la pièce. Ce n’était ni le mien, ni celui de Julian. C’était celui du docteur Lambert.
L’homme décrocha machinalement, la voix tremblante :
« Allô ? Quoi ? Non… ce n’est pas possible… »
Il leva des yeux terrorisés vers Victoria.
« C’est la clinique de Bâle. La police judiciaire suisse vient de perquisitionner les bureaux du laboratoire. Ils ont été saisis suite à un signalement émis par le pôle toxicologique de l’hôpital Necker cet après-midi même… Les autorités françaises ont été prévenues. Ils ont tracé les livraisons de Flux-D jusqu’à mon cabinet médical ! »
Pendant la fraction de seconde où Victoria tourna la tête vers Lambert, sidérée par cette nouvelle, Julian agit.
Avec une force qu’on ne lui aurait jamais soupçonnée, née de dix années de terreur accumulée et d’un instinct de survie désespéré, il se jeta sur sa mère. Son épaule heurta violemment le bras armé de Victoria.
Un coup de feu retentit dans le bureau, un claquement assourdissant qui fit voler en éclats le miroir doré situé derrière moi. Des débris de verre s’abattirent sur le sol comme une pluie tranchante.
L’arme glissa sur le parquet.
Lambert, pris de panique totale, tourna les talons et s’enfuit en courant dans le couloir sans demander son reste.
Victoria, projetée au sol par l’impact, tenta de ramper vers le pistolet. Ses ongles griffaient le tapis, son visage tordu par une rage démentielle. Mais je fus plus rapide qu’elle. D’un coup de pied précis, j’envoyai le revolver glisser sous une lourde bibliothèque inaccessible, puis je me plaçai entre elle et Julian.
Julian se tenait debout au-dessus de sa mère, la respiration haletante, les poings serrés, le regard transfiguré par une douleur immense mais enfin libérée.
« C’est terminé, maman, dit-il d’une voix sourde qui résonna dans le bureau dévasté. C’est terminé. Tu n’auras plus jamais prise sur moi. »
Au même moment, au loin dans l’allée du parc, les hurlements stridents des sirènes de police déchirèrent la nuit de Saint-Cloud, accompagnés par le balayage bleu des gyrophares à travers les rideaux brisés.
Thomas avait tenu parole. Dès que les premières traces de la molécule avaient été isolées dans le sang de Julian et sur le tissu du drap, il avait déclenché le protocole d’alerte sanitaire et judiciaire d’urgence pour tentative d’empoisonnement avec préméditation.
PARTIE 8 : LA LUMIÈRE DU JOUR
Les semaines qui suivirent ressemblèrent à une longue convalescence après un cataclysme.
La perquisition de la propriété de Saint-Cloud permit de mettre au jour l’intégralité du système criminel mis en place par Victoria Valette. Dans le coffre-fort mural que les techniciens de la police criminelle mirent moins de deux heures à ouvrir, les enquêteurs découvrirent non seulement les stocks de substances illicites importées de Suisse, mais également les preuves comptables de détournements colossaux portant sur plus de quarante millions d’euros, des faux en écriture publique, et les attestations médicales rédigées par le docteur Lambert pour maintenir Julian dans un état de dépendance légale absolue.
Le rapport d’autopsie confidentiel d’Arthur Valette entraîna immédiatement l’ouverture d’une information judiciaire pour assassinat. Victoria fut placée en détention provisoire à la prison pour femmes de Versailles, sans aucune possibilité de libération sous caution compte tenu de la gravité des charges et du risque de fuite vers des comptes offshore non répertoriés.
Lambert, quant à lui, tenta de négocier une réduction de peine en livrant l’ensemble du réseau de distribution clandestine du Flux-D, confirmant que Julian était la cible d’un empoisonnement méthodique et continu depuis son dix-huitième anniversaire.
Pour Julian, le sevrage physique et psychologique fut une épreuve terrible mais rédemptrice. Sans ce poison qui embrumait ses fonctions cognitives depuis des années, son visage changea progressivement. Les cernes sombres s’estompèrent, la vivacité de son regard revint, et pour la première fois de sa vie d’adulte, il put prendre des décisions sans être assailli par cette terreur panique et irrationnelle qui l’avait paralysé si longtemps.
Un matin de printemps, près de six mois après cette nuit de noces désastreuse, nous étions assis ensemble sur la terrasse d’un petit café en bord de mer, en Bretagne, loin du tumulte médiatique qui avait entouré le scandale Valette.
Le vent du large apportait une odeur d’iode et de liberté. Entre nous deux, sur la table en bois blanc, reposait une tasse de thé fumante et deux billets d’avion pour un voyage sans retour prévu, une traversée des grands espaces canadiens où Julian avait accepté un poste dans un cabinet d’architecture écologique.
Il prit doucement ma main dans la sienne. Ses doigts étaient chauds, fermes, vivants.
« Si tu n’avais pas regardé ce drap ce matin-là, Elena… murmura-t-il, les yeux brillants d’une émotion contenue, je serais probablement enfermé dans une institution psychiatrique à l’heure actuelle. Ou mort, comme mon père. »
Je serrai ses doigts en retour, contemplant l’horizon infini où la mer d’émeraude se fondait dans le bleu pâle du ciel.
« Ce drap n’était qu’un morceau de tissu, Julian. Ce qui t’a sauvé, c’est la part de toi qui refusait de mourir et qui m’a appelée à l’aide sans même oser le dire. Maintenant, la vérité est faite. Mais notre histoire ne commence pas ce matin de noces à Saint-Cloud. Elle commence aujourd’hui. »