« Julian, debout, répétai-je d’une voix sourde, dépourvue de toute intonation chaleureuse. Tes oncles et mes parents vont descendre prendre leur café d’une minute à l’autre. Tu dois t’habiller. »
À cet instant précis, un infime soupir d’agacement franchit les lèvres de Victoria. Elle posa une main manucurée sur l’épaule de son fils, un geste d’une possessivité si naturelle qu’il me donna la nausée. Ses ongles bordeaux s’enfoncèrent légèrement dans le tissu du tee-shirt de Julian.
« Laisse-le, Elena, intervint-elle d’un ton mielleux mais autoritaire. Le pauvre garçon est exténué. Tu sais à quel point il supporte mal le stress des grandes cérémonies. Pourquoi veux-tu toujours tout contrôler dès l’aube ? Va donc superviser le petit-déjeuner en bas. Nous descendrons quand nous serons prêts. »
Ce « nous » tomba comme une gifle. Ce n’était pas le « nous » d’une mère qui veille tendrement sur son enfant malade, c’était le « nous » d’une alliance scellée contre un intrus. Et l’intrus, c’était moi. Moi qui portais depuis la veille l’alliance en platine que Julian m’avait glissée au doigt sous les bravos de deux cents personnes.
Mes yeux quittèrent le visage de ma belle-mère pour redescendre, impérieusement, vers le centre du lit. La couette que Victoria avait rabattue d’un geste précipité recouvrait désormais la trace suspecte, mais l’image de cette auréole brun rougeâtre restait gravée sous mes paupières comme un fer rouge. Qu’était-ce ? Du sang ? Une substance chimique ? Pourquoi cette odeur métallique et âcre, mêlée à une effluve amère d’herbes médicinales que je ne reconnaissais pas ?
« Tu as renversé quelque chose sur les draps, Victoria ? demandai-je sans ciller, en avançant d’un pas résolu vers la commode. »
Le silence qui suivit fut si dense qu’on aurait pu y tailler des blocs de pierre. Julian ouvrit brusquement les yeux. Il ne me regarda pas en face ; son regard paniqué se porta immédiatement sur sa mère, cherchant une consigne, une autorisation, une ligne de conduite.
« Rien du tout ! répliqua Victoria un quart de seconde trop vite, sa voix montant d’un demi-ton. Un peu de thé froid avant de dormir, sans doute. J’avais la gorge sèche avec toute cette poussière soulevée par les danseurs. Bon sang, Elena, vas-tu faire une scène pour une vulgaire tache de ménage le premier jour de ta vie commune ? Quelle petitesse d’esprit ! »
« Je ne fais pas de scène. Je pose une question simple. »
Julian s’extirpa enfin des draps avec une précipitation désordonnée. Il passa une main tremblante dans ses cheveux en désordre, évitant soigneusement de poser le pied sur le côté du lit où se tenait sa mère. Ses épaules étaient voûtées, son teint cireux, ses pupilles étrangement dilatées malgré la clarté du petit matin.
« Elena, s’il te plaît, balbutia-t-il, la voix enrouée. Maman a raison… J’ai la tête qui explose. Ne commence pas à chercher des problèmes là où il n’y en a pas. Descends, je te rejoins dans cinq minutes. »
Je sentis un gouffre s’ouvrir sous mes pas. Durant les deux années de notre relation, j’avais souvent excusé la passivité de Julian en la mettant sur le compte de la gentillesse, d’une politesse poussée à l’extrême, ou encore de la déférence due à une mère qui l’avait élevé seule après la disparition brutale de son père. Mais ce que je voyais ce matin-là n’avait rien à voir avec le respect filial. C’était de la soumission pure, de la lâcheté, et surtout, la dissimulation flagrante d’une anomalie que personne ne voulait m’expliquer.
Sans ajouter un mot, je fis demi-tour. Je descendis l’escalier en chêne d’un pas mécanique. Chaque marche craquait sous mon poids comme un avertissement dérisoire. Au rez-de-chaussée, la grande salle de réception de la vieille maison de maître — louée à prix d’or pour le week-end par la famille de Julian — baignait dans une atmosphère de lendemain de fête triste et défraîchie. Des guirlandes à demi décrochées pendaient le long des corniches, des confettis jonchaient les parquets cirés, et des verres à demi pleins répandaient une odeur de champagne éventé.
Dans la cuisine, ma mère, vêtue d’un gilet en laine par-dessus ses vêtements de la veille, finissait de faire couler une cafetière monumentale. En me voyant entrer, son visage fatigué s’illumina brièvement avant de s’assombrir dès qu’elle croisa mon regard.
« Elena ? Mon Dieu, ma chérie, tu as des cernes épouvantables. Tu n’as pas dormi ? »
Je m’approchai de l’îlot central et posai mes mains glacées sur le bord en marbre pour empêcher mes doigts de trembler.
« Maman… Victoria a dormi dans ma chambre cette nuit. Avec Julian. »
Ma mère s’arrêta net, la verseuse en verre suspendue au-dessus d’une tasse. Elle cligna des yeux, comme si son esprit refusait d’assimiler les mots que je venais d’articuler.
« Comment ça, dans ta chambre ? Et toi, où étais-tu ? »
« Sur le canapé du petit salon. Elle prétendait être trop ivre pour bouger. Julian m’a demandé de lui laisser la place pour ne pas faire d’histoires. »
Le visage de ma mère s’empourpra d’une colère sourde. Elle posa la cafetière avec une brusquerie qui fit tinter la porcelaine.
« C’est une plaisanterie de mauvais goût ? Julian a osé te chasser de ton propre lit de noces pour installer sa mère ? Je savais que cette femme était tyrannique, mais à ce point-là… C’est une humiliation publique ! Pourquoi ne m’as-tu pas réveillée ? »
« Parce que je ne voulais pas faire d’esclandre devant tout le monde, maman ! soufflai-je en retenant mes larmes avec peine. Mais ce n’est même pas le pire. Ce matin, je suis montée les réveiller. Victoria n’était pas ivre du tout. Pas le moindre mal de crâne, le regard lucide, alerte. Et sur le drap… il y avait une tache. Une trace rouge sombre, presque noire, encore fraîche par endroits. Et une odeur bizarre. Julian refuse de me regarder en face. Dès que j’ai mentionné cette tache, Victoria a failli exploser de rage en me traitant d’hystérique. »