Ma mère fronça les sourcils, passant de l’indignation à l’incompréhension totale.

« Une tache ? De quoi parles-tu ? Du vin ? Une coupure ? »

« Non. Ce n’était ni du vin ni une simple coupure de rasoir. C’était trop dense, et ça ne sentait pas l’alcool, ça sentait… le métal chaud et les herbes amères. Comme un cataplasme ou un solvant. Maman, quelque chose cloche dans cette famille. Depuis six mois, depuis qu’on a fixé la date du mariage, tout est devenu de plus en plus étrange autour de Julian. Les transferts d’argent soudains, ses absences inexpliquées, les crises de larmes de Victoria chaque fois qu’on parlait d’acheter un appartement loin de sa maison de banlieue… »

« Elena, écoute-moi bien, dit ma mère en me prenant fermement les poignets. Le mariage est à peine signé. Tu as toute la vie devant toi. Si ce garçon cache quoi que ce soit de dangereux ou de malsain avec sa mère, tu ne resteras pas une seconde de plus. Mais pour l’instant, calme-toi. Il y a cinquante invités qui vont se réveiller. Observe. Ne dis rien. Rassemble ce que tu peux comprendre. Et dès que tout le monde est parti ce soir, nous exigeons des explications claires. »

Des pas lourds résonnèrent dans le couloir, coupant court à notre échange. Les premiers invités descendaient : mon oncle Marc, l’air froissé, suivi de plusieurs cousins de Julian qui riaient bruyamment en réclamant de l’aspirine. Je me forçai à composer un masque de sérénité, rangeant la tempête intérieure qui menaçait de me submerger.

PARTIE 3 : LES PIÈCES DU PUZZLE

La matinée fut un véritable calvaire d’hypocrisie sociale. J’ai dû embrasser des dizaines de joues, accepter des vœux de bonheur éternel, sourire aux plaisanteries douteuses sur la “nuit de noces agitée” que nous étions censés avoir passée, tout en servant du café et en ramassant des assiettes en carton.

Julian descendit finalement vers huit heures et demie. Il s’était changé à la hâte, enfilant un pull sombre qui lui donnait un air maladif. Chaque fois que nos yeux se croisaient, il baissait immédiatement la tête, feignant de s’occuper du rangement des cartons ou de discuter vivement avec un lointain cousin. Victoria, quant à elle, régnait sur le buffet avec l’arrogance d’une reine douairière. Elle portait une robe d’un vert émeraude éclatant, impeccable, maquillée sans la moindre bavure, conversant d’une voix claire et sonore avec quiconque s’approchait. Aucune trace de fatigue. Aucune trace de gueule de bois. Son rôle d’ivrogne impotente de la nuit dernière avait été jeté aux orties avec une désinvolture insultante.

Vers midi, alors que la majorité des invités chargeaient leurs valises dans les coffres de leurs voitures et prenaient congé, une opportunité inattendue se présenta. La propriétaire du domaine, une dame d’un certain âge vêtue d’un tablier de lin, monta au premier étage avec un chariot de linge pour commencer le nettoyage des chambres libérées.

Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Les draps de la chambre nuptiale allaient être retirés, lavés, et la preuve physique de ce qui s’était passé disparaîtrait à jamais.

Prétextant devoir récupérer des affaires de toilette oubliées, je montai les marches quatre à quatre en évitant le regard de Julian, qui discutait avec le traiteur dans la cour. Arrivée à l’étage, je me glissai rapidement dans notre chambre. La porte était grande ouverte, et la femme de ménage n’y était pas encore entrée ; son chariot stationnait deux portes plus loin.

Le lit était défait, les couvertures rejetées en arrière. La lumière crue du soleil de midi inondait désormais la pièce par la grande porte-fenêtre, frappant directement le matelas.

Je m’approchai sans bruit et retins mon souffle.

La trace était là, encore plus nette et inquiétante sous la lumière naturelle. Ce n’était pas une simple tache circulaire comme celle qu’aurait laissée une tasse renversée. Elle avait une forme allongée, presque comme l’empreinte d’un tissu imbibé que l’on aurait pressé avec force contre le drap, ou celle d’un corps imprégné d’un liquide dense. Plus frappant encore, tout autour de l’auréole principale, de minuscules éclaboussures punctiformes s’étalaient en éventail vers le bord gauche du matelas — là où Julian était censé avoir dormi.

Je sortis mon smartphone de ma poche et pris une dizaine de clichés nets, sous plusieurs angles, en veillant à capturer les textures des fibres souillées. Puis, n’écoutant que mon instinct, je sortis un petit mouchoir en papier propre de mon sac à main, le pressai contre la partie centrale encore poisseuse pour prélever un échantillon, et le glissai précautionneusement dans un sachet plastique hermétique que j’avais pris dans la cuisine.

En me relevant, mon regard balaya le reste de la pièce. Rien ne semblait avoir bougé. Les valises de Julian étaient alignées près de la penderie. Cependant, sous la petite table de chevet située du côté de Victoria, l’éclat métallique d’un petit objet attira mon attention. Je m’accroupis.

C’était un opercule en aluminium arraché, semblable à ceux qui scellent les flacons stériles de produits injectables ou de solutés hospitaliers, accompagné d’un minuscule fragment d’adhésif médical transparent. Sur l’opercule, des lettres minuscules étaient imprimées : FLUX-D 50mg.

Mes mains se mirent à trembler violemment. Qu’est-ce qu’un produit injectable faisait dans notre chambre de noces ? Julian n’avait jamais mentionné de traitement médical particulier. Il ne prenait même pas d’aspirine sans râler. Était-ce à Victoria ? Mais pourquoi des injections en pleine nuit, dissimulées sous un faux prétexte d’ivresse ?

Soudain, un craquement derrière moi me fit sursauter si fort que je manquai de lâcher mon téléphone.

Dans l’encadrement de la porte, Victoria se tenait debout. Elle n’avait plus son sourire de façade. Son visage s’était figé en un masque de marbre impitoyable, ses sourcils froncés au-dessus d’yeux noirs d’une dureté effrayante.

« Que fais-tu ici, Elena ? demanda-t-elle d’une voix dangereusement basse. »

Je me redressai lentement, dissimulant le sachet et l’opercule dans la poche profonde de mon gilet.