« Les résultats préliminaires de spectrométrie de masse prendront environ quarante-huit heures, nous avertit-il en nous raccompagnant vers la sortie dérobée. En attendant, Julian ne doit absolument rien ingérer venant de l’extérieur. Rien. Pas un verre d’eau, pas un plat cuisiné. Et surtout, gardez votre calme. »

Mais le calme était un luxe que Victoria n’avait pas l’intention de nous accorder.

En rentrant à l’appartement vers dix-sept heures, nous trouvâmes la porte d’entrée déverrouillée. Sur la table basse du salon trônait un bouquet monumental de lys blancs — des fleurs de deuil plus que de mariage — accompagné d’une enveloppe kraft sans timbre, portant le nom de Julian écrit de l’écriture penchée et acérée de sa mère.

Julian ouvrit l’enveloppe d’une main tremblante. À l’intérieur se trouvait une série de documents financiers : des ordres de virement révoqués, la suspension de la garantie bancaire de son cabinet d’architecte, et une copie d’un rendez-vous fixé le jeudi suivant chez Maître Delorme, le notaire de famille, pour « la réévaluation statutaire du patrimoine fiduciaire ».

Une note manuscrite accompagnait les pièces :

« Tu as manqué à tes devoirs ce matin en ne répondant pas à mes appels, mon fils. Ton état semble se détériorer plus vite que prévu. Ne laisse pas des influences extérieures ruiner ce que nous avons mis une vie à bâtir. Viens dîner seul à la maison demain soir. C’est un ordre. »

Julian tomba à genoux sur le tapis, broyant le papier entre ses doigts.

« Elle sait, souffla-t-il avec un regard hagard. Elle sait que nous bougeons. Elle va activer la mise sous tutelle dès jeudi. Si elle dépose les certificats médicaux falsifiés chez Delorme, je suis fini. »

Je m’approchai de lui et le forçai à se relever, le secouant par les épaules avec toute l’énergie du désespoir.

« Arrête de gémir, Julian ! C’est exactement ce qu’elle attend de toi ! Elle attend que tu t’effondres pour prouver que tu es incapable de gérer ta vie. Tu n’iras pas à ce dîner pour supplier. Nous allons contre-attaquer avant jeudi. Mais pour ça, j’ai besoin de savoir : où garde-t-elle les originaux de ces fameux dossiers médicaux et les documents de succession de ton père ? »

Julian déglutit péniblement.

« Dans le coffre-fort de son bureau, à la propriété de Saint-Cloud. Mais personne n’y a accès. Il faut une clé biométrique et une combinaison qu’elle change chaque mois. »

« Il y a forcément une faille, répliquai-je en réfléchissant à toute vitesse. Victoria est méticuleuse, mais son orgueil démesuré est sa plus grande faiblesse. Elle est persuadée que tu es totalement brisé et que je ne suis qu’une idiote effrayée. Nous allons utiliser cette certitude contre elle. »

PARTIE 6 : L’INFILTRATION DE SAINT-CLOUD

Le plan que nous élaborâmes au cours de cette nuit sans sommeil était d’une témérité folle. Julian devait accepter de se rendre au dîner du mardi soir, feignant la repentance, la confusion mentale et la soumission totale. Il devait laisser entendre que je menaçais de le quitter et qu’il avait besoin de l’aide de sa mère pour étouffer le scandale.

Pendant que Victoria concentrerait toute son attention toxique sur son fils dans la salle à manger du rez-de-chaussée, je devais m’introduire dans la propriété par le parc arrière. Grâce aux indications précises de Julian concernant les angles morts des caméras de sécurité et le code du portillon de service utilisé par les jardiniers, mon objectif était de pénétrer dans le bureau du premier étage pour récupérer les preuves physiques des faux diagnostics et les archives financières.

Mardi, 19 h 45. Le ciel au-dessus de Saint-Cloud était d’un noir d’encre, zébré par une pluie fine et pénétrante qui étouffait le bruit de mes pas. Vêtue de vêtements sombres, un sac à dos étanche sur les épaules, j’attendis tapie derrière un massif de rhododendrons que la berline de Julian franchisse la grille principale.

Dès que les phares de sa voiture s’éteignirent et que la lourde porte d’entrée se referma sur lui, j’activai le chronomètre de ma montre. J’avais exactement quarante-cinq minutes : la durée moyenne de l’apéritif et du premier plat, moments où Victoria ne quittait jamais la salle à manger.

Je glissai vers le portillon de service. Mes doigts engourdis par le froid tapèrent le code à six chiffres. Le pêne se déverrouilla avec un léger claquement. Je me faufilai le long du mur d’enceinte, évitant le faisceau lumineux du projecteur automatique en longeant la serre désaffectée.

Atteindre la terrasse arrière fut un jeu d’enfant grâce aux repérages de Julian. La porte-fenêtre de la bibliothèque était, comme prévu, laissée sur l’entrebâillement de sécurité pour aérer la pièce. Je me coulai à l’intérieur, retirai mes chaussures trempées pour ne laisser aucune empreinte sur les tapis persans, et montai l’escalier de service qui menait directement à l’aile ouest du premier étage.

La maison était silencieuse, hormis le murmure lointain des voix qui montait de la salle à manger. En passant devant la cage d’escalier principale, je pus percevoir les intonations tranchantes de Victoria :

« … Tu vois bien que cette fille n’était pas faite pour notre monde, Julian. Dès la première difficulté, elle montre son vrai visage. Signe ces procurations jeudi, et je m’occuperai personnellement de régler la procédure de séparation… »

Un frisson de dégoût me parcourut l’échine. J’accélérai le pas et atteignis la porte en chêne massif du bureau de Victoria. La poignée tourna sans résistance.

La pièce empestait la cire d’abeille, le vieux papier et le parfum capiteux de gardénia que ma belle-mère portait en toute circonstance. Derrière le monumental bureau Empire, dissimulé derrière un tableau représentant une scène de chasse à courre, se trouvait le coffre-fort mural.

Julian m’avait prévenue : je ne pouvais pas ouvrir le coffre sans le code. Mais mon but n’était pas de forcer ce blindage. Mon but était de fouiller le secrétaire personnel de Victoria, là où elle rangeait son trousseau de secours et son carnet de notes chiffrées avant de les transférer au coffre.