« Le Flux-D est un sédatif lourd et un régulateur neurologique expérimental, interdit en France mais prescrit sous le manteau dans certaines cliniques suisses sous couvert d’études psychiatriques, murmura-t-il, la voix brisée. Elle me fait croire depuis dix ans que j’ai hérité d’une anomalie cérébrale dégénérative de mon père, une forme rare de démence précoce qui nécessite des “stabilisateurs”. Hier soir… hier soir, elle a profité du mariage. Elle savait que nous partions pour l’Italie dans deux jours. Elle m’a menacé de couper les fonds de mon cabinet d’architecte, de faire saisir mes parts, et elle a exigé de m’administrer une dose massive pour “calmer mes angoisses”. Mais quand elle a inséré l’aiguille dans mon épaule, j’ai bougé. J’ai paniqué. Le raccord de la seringue a sauté. Le produit mélangé à mon propre sang a giclé partout sur le lit… Elle a nettoyé à la hâte avec un solvant qu’elle avait dans sa trousse, ce qui a laissé cette trace poisseuse et indélébile. »

Un silence d’horreur s’abattit sur la pièce. Tout s’éclairait d’une lueur sinistre et monstrueuse. L’ivresse simulée, la volonté absolue de s’enfermer dans notre chambre, le mépris dans son regard, la trace sur le drap… Victoria n’avait pas seulement voulu saboter notre union par jalousie maternelle : elle avait voulu réaffirmer sa domination chimique et financière sur son fils au moment précis où celui-ci tentait de fonder son propre foyer.

« Julian… dis-moi que tu ne prends pas ce poison régulièrement ? dis-je en me précipitant vers lui pour lui saisir les mains. »

Ses doigts étaient froids comme du marbre.

« Elle me l’injecte ou le dissout dans mes boissons chaque fois que j’essaie de lui tenir tête. Je me sens léthargique pendant des jours, incapable de réfléchir clairement, avec des pertes de mémoire terrifiantes. J’avais réussi à espacer les doses depuis six mois grâce à toi, parce que je passais plus de temps à ton appartement… Mais elle a vu que je lui échappais. C’est pour ça qu’elle a insisté pour financer ce mariage grandiose, pour reprendre le contrôle. »

« Pourquoi n’es-tu pas allé voir la police ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit avant qu’on se marie ? »

« Parce que j’avais honte ! hurla-t-il dans un sanglot de désespoir. J’avais honte d’être un homme de vingt-huit ans incapable de se libérer de l’emprise de sa mère ! Et surtout… parce qu’elle possède des dossiers médicaux falsifiés qui attestent que je suis instable et paranoïaque. Si je vais voir la police sans preuves irréfutables, son avocat fera jouer immédiatement les certificats de mise sous tutelle. Je serais interné, Elena. Elle me détruirait en quarante-huit heures ! »

Je le regardai avec un mélange complexe d’effroi, de pitié et de révolte. L’homme que j’avais épousé n’était pas un monstre complice, mais une victime terrorisée, brisée par des années de manipulation méthodique. Cependant, une chose était certaine : je refusais catégoriquement de devenir la prochaine marionnette de Victoria.

« Nous avons une preuve, Julian, dis-je d’une voix glacée et résolue. »

Il leva les yeux vers moi, incrédule.

« De quoi parles-tu ? »

Je sortis de ma poche le sachet contenant le prélèvement du tissu et l’opercule métallique.

« J’ai prélevé un échantillon de la tache avant que la femme de ménage ne nettoie le lit. J’ai l’opercule du flacon. Et j’ai des photos haute résolution. Si ce produit est interdit et qu’il est mélangé à ton sang, un laboratoire de toxicologie pourra le prouver. Nous allons démonter son piège, Julian. Mais pour cela, tu dois faire un choix ici et maintenant : soit tu te bats à mes côtés jusqu’au bout, soit je disparais de ta vie dès cette nuit. »

PARTIE 5 : DANS L’OMBRE DES LABORATOIRES

Le lendemain matin, dès la première heure, je contactai un ancien camarade d’université, Thomas, devenu chef de clinique dans un grand centre hospitalier parisien spécialisé en pharmacologie et toxicologie. Sans entrer dans les détails sordides de ma nuit de noces, je lui demandai une analyse en urgence et en toute discrétion d’un résidu textile et d’un opercule médicamenteux.

Nous nous retrouvâmes dans une brasserie discrète près de l’hôpital Necker. En voyant le sachet et en lisant le nom imprimé sur l’aluminium, Thomas fronça immédiatement les sourcils.

« Le Flux-D ? Où as-tu trouvé ça, Elena ? C’est une molécule expérimentale de la classe des neuroleptiques atypiques à libération prolongée. Elle a été développée il y a une quinzaine d’années par un laboratoire privé bâlois, mais les essais cliniques ont été suspendus à cause d’effets secondaires désastreux : atrophie cognitive progressive, docilité accrue, et dépendance physiologique sévère. C’est quasiment une camisole chimique indétectable lors d’un dépistage sanguin standard si on ne sait pas exactement ce qu’on cherche. »

Mes pires craintes prenaient corps sous la lumière crue de la brasserie.

« Peux-tu analyser l’échantillon de tissu et faire une prise de sang complète à Julian sans que son dossier ne fuite dans le système hospitalier public ? demandai-je, le cœur battant à tout rompre. »

Thomas hésita, mesurant les risques professionnels, puis croisa mon regard empli de détresse.

« Amène-le cet après-midi au laboratoire de recherche du sous-sol. Je ferai passer les prélèvements sous des numéros d’anonymat pour un protocole d’étude interne. Si cette molécule est présente dans son organisme et sur ce tissu avec son ADN, vous aurez une arme juridique imparable. Mais fais attention, Elena : les gens qui se procurent ce genre de substances ne sont pas de simples amateurs. Ils ont des réseaux, de l’argent et des médecins corrompus pour couvrir leurs arrières. »

À quatorze heures, Julian et moi nous présentâmes à l’hôpital. Julian était livide, tremblant à l’idée d’être suivi. Durant le trajet, il n’avait cessé de scruter les rétroviseurs, persuadé que les chauffeurs de sa mère le surveillaient. Thomas réalisa les prélèvements sanguins avec une efficacité professionnelle et prit possession du sachet contenant le morceau de drap.