À l’aide d’une petite lampe torche dont j’avais masqué le faisceau d’un filtre rouge, j’examinai les tiroirs du secrétaire. Les deux premiers ne contenaient que des factures de luxe et de la correspondance mondaine. Le troisième tiroir était fermé à clé.
Sortant une épingle à cheveux renforcée et une petite lame plate que j’avais glissées dans ma poche, je m’acharnai sur le mécanisme de la serrure ancienne. La sueur coulait dans mon cou malgré la fraîcheur de la pièce. Au bout de trois minutes d’efforts fébriles, un déclic libérateur retentit.
Le tiroir glissa silencieusement.
À l’intérieur reposait un classeur en cuir noir épais, frappé des initiales du défunt mari de Victoria : A. V. (Arthur Valette).
J’ouvris le classeur avec des mains fébriles. Ce que je découvris dépassait de loin mes hypothèses les plus sombres.
Il ne s’agissait pas seulement de faux certificats médicaux concernant Julian. C’était un dossier complet, minutieusement documenté sur plus de douze ans. J’y trouvai des copies de correspondances avec un médecin suisse révoqué de l’Ordre, détaillant les protocoles d’administration du Flux-D pour « induire un état de soumission cognitive sans altération motrice apparente ». Mais le pire se trouvait dans les dernières pages.
Une chemise cartonnée portait une mention manuscrite : « Dispositions Arthur – Novembre 2014 ».
Arthur Valette n’était pas mort d’une crise cardiaque spontanée. Un rapport d’autopsie confidentiel, rédigé par une clinique privée complaisante et jamais transmis à la justice, indiquait une concentration létale de dérivés digitaliques associée à des sédatifs. En bas du document, une note de la main de Victoria précisait froidement : « Clôturé. Succession débloquée sous réserve de la tutelle morale de J. »
Cette femme n’était pas seulement une manipulatrice narcissique. C’était une meurtrière méthodique qui empoisonnait son fils à petit feu pour conserver la mainmise sur un empire financier taché de sang.
Mon téléphone vibra soudain dans ma poche. Deux pulsations courtes : le signal d’urgence convenu avec Julian.
Quelqu’un montait.
Je refermai le classeur, le glissai immédiatement dans mon sac à dos, repoussai le tiroir du secrétaire et éteignis ma torche. La porte de service était trop éloignée. Il n’y avait qu’une seule issue : me dissimuler derrière les lourds doubles rideaux de velours qui encadraient la grande baie vitrée donnant sur le parc.
À peine m’étais-je glissée dans le repli de l’étoffe que la porte du bureau s’ouvrit avec fracas. La lumière du plafonnier inonda la pièce d’une clarté violente.
Des bruits de pas rapides résonnèrent sur le parquet. Ce n’était pas Victoria.
C’était Julian, le visage décomposé, suivi de près par un homme trapu d’une cinquantaine d’années que je reconnus immédiatement pour l’avoir vu au mariage : le docteur Lambert, le médecin personnel et complice de Victoria.
« Je vous assure qu’il a besoin d’une injection de rappel immédiatement, disait Lambert d’un ton sec et agacé. Sa mère a remarqué ses tremblements pendant le dîner. Il est en train de faire une crise de décompensation. »
« Non ! Laissez-moi ! criait Julian, reculant vers le bureau en tentant de repousser le médecin. Je vais bien ! Je ne veux plus de vos drogues ! »
Dans l’embrasure de la porte apparut alors Victoria. Elle tenait à la main une petite mallette médicale en cuir noir. Ses yeux flamboyaient d’une fureur démoniaque.
« Assez de comédie, Julian ! ordonna-t-elle d’une voix qui claqua comme un fouet. Tu crois que je ne sais pas ce que tu manigances ? Tu crois que je n’ai pas vu que ton téléphone envoyait des signaux toutes les dix minutes ? Où est-elle ? Où est cette petite garce ? »
Elle fit trois pas dans la pièce, son regard balayant l’espace avec une acuité terrifiante. Ses yeux se posèrent sur le secrétaire entrouvert, puis sur les traces humides que mes chaussettes avaient laissées sur le vernis du parquet près de la fenêtre.
Un sourire hideux déforma ses traits.
« Sors de là, Elena, susurra-t-elle en tirant de sa poche un petit revolver de calibre 6.35. Sors immédiatement, ou je loge une balle dans la jambe de ton cher mari. »
PARTIE 7 : LE FACE-À-FACE
Le silence qui suivit ses paroles fut absolu, brisé seulement par le sifflement asthmatique de la respiration du docteur Lambert. Comprenant que toute tentative de dissimulation était désormais vaine, j’écartai lentement les pans de velours et fis un pas dans la lumière.
Julian poussa un gémissement d’horreur en me voyant.
« Elena… non… pourquoi tu n’es pas partie ? »
« Parce que je ne te laisserai plus jamais seul avec ces monstres, répondis-je avec un calme qui me surprit moi-même. »
Je fixai le canon de l’arme braqué sur moi, puis les yeux injectés de haine de Victoria. Elle tenait le pistolet d’une main ferme, sans le moindre tremblement.
« Tu es bien plus téméraire que je ne le pensais, ma jolie, ricana-t-elle. Mais la témérité sans l’intelligence mène tout droit au cimetière. Qu’as-tu pris dans ce meuble ? Rends-moi ce sac. »
« Tout est là-dedans, Victoria, dis-je en tapotant le tissu étanche sur mon épaule. Le protocole du Flux-D. Les faux certificats de Lambert. Et surtout… le rapport d’autopsie d’Arthur Valette. Tu as empoisonné ton mari avec de la digitaline parce qu’il voulait divorcer et te déshériter. Tu es une criminelle, Victoria. Et ton règne s’arrête ce soir. »
Le docteur Lambert blêmit instantanément et fit un pas en arrière vers la porte.
« Victoria… elle a le rapport d’Arthur ? Tu m’avais juré que ces documents avaient été détruits il y a dix ans ! Si la brigade criminelle met le nez là-dedans, nous plongeons tous les deux pour assassinat ! »
« Tais-toi, imbécile ! aboya Victoria sans quitter mes yeux des siens. Personne ne plongera pour quoi que ce soit. Tu crois vraiment qu’une gamine de vingt-six ans va faire la loi chez moi ? Il suffit d’une dose massive de Flux-D combinée à une forte dose d’insuline pour provoquer un coma hypoglycémique irréversible chez Julian. Quant à notre petite invitée… un cambriolage qui tourne mal dans une grande propriété de Saint-Cloud, cela arrive si souvent. Les voyous sont tellement imprévisibles de nos jours. »