Involontairement, trahie par ma propre mémoire corporelle, ma main s’éleva et mes doigts vinrent se glisser dans ses cheveux noirs épais, effleurant son cuir chevelu avec une tendresse que le temps n’avait su effacer.

— Vincent… murmurai-je d’une voix tremblante.

Soudain, une détonation assourdissante déchira la quiétude du manoir.

Le vacarme du verre brisé dans l’aile est fit trembler les murs du bureau. Immédiatement, une alarme stridente se déclencha, emplissant l’air d’une lumière stroboscopique rouge sang.

Vincent réagit en un quart de seconde. Les larmes disparurent de son visage comme si elles n’avaient jamais existé ; il se remit sur pied d’un bond élastique, dégainant un Glock 19 dissimulé sous sa veste d’un geste d’une fluidité terrifiante.

— Reste là ! Ne bouge sous aucun prétexte ! ordonna-t-il.

La porte du bureau vola en éclats. Mateo entra en trombe, l’épaule ensanglantée, un fusil d’assaut semi-automatique à la main.

— Boss ! C’est Salvatore ! Ils ont coupé l’alimentation électrique principale et désactivé le portail nord de l’intérieur ! Il y a une taupe dans notre équipe de sécurité ! Ils sont au moins une vingtaine dans la cour, lourdement armés !

— Où est Lily ? hurlai-je, la terreur m’arrachant les entrailles. OÙ EST MA FILLE ?

— Maria l’a emmenée dans la chambre forte du sous-sol dès le premier tir, répondit vivement Mateo en compressant sa blessure. La porte est en titane, mais s’ils utilisent des explosifs thermiques, elle ne tiendra pas une demi-heure !

Vincent s’avança vers le coffre mural dissimulé derrière un tableau, composa frénétiquement un code et en sortit une arme de poing compacte qu’il me tendit par la crosse.

— Tu te souviens de ce que je t’ai appris au stand de tir ? me demanda-t-il, plongeant ses yeux d’acier dans les miens.

Je pris l’arme. Le métal était glacé et lourd. Dix ans plus tôt, Vincent m’avait forcée à apprendre à tirer jusqu’à ce que mes mains saignent, jurant qu’une femme de capo ne devait jamais être sans défense.

— Pas de cran de sûreté. Viser le centre de masse. Presser la détente sans à-coups, récitai-je d’une voix blanche mais ferme.

— C’est ma fille, dit-il avec une lueur de fierté sombre. Mateo, prends trois hommes et verrouille l’accès au corridor est. Claire et moi descendons au sous-sol récupérer Lily. Si nous sommes submergés, faites sauter la réserve d’essence pour bloquer l’escalier central.

— Compris, chef.

Mateo repartit en courant, ses tirs nourris résonnant déjà dans le grand couloir.

Vincent m’attrapa fermement la main.

— Reste collée à moi. Quoi qu’il arrive, Claire, tu ne regardes pas en arrière.

Nous nous élançâmes dans les couloirs plongés dans la pénombre, zébrés par les éclats aveuglants des tirs et le clignotement rouge des alarmes de secours. L’odeur âcre de la poudre à canon et de la fumée avait envahi la demeure. Des corps gisaient déjà sur les tapis persans inestimables : des gardes de Vincent, mais aussi des assaillants en tenues tactiques sombres portant le brassard blanc des partisans de Salvatore.

Soudain, au détour d’un palier menant aux escaliers de service, deux ombres surgirent, fusils levés.

Vincent ne ralentit même pas. Deux détonations sèches partirent de son arme avec une précision chirurgicale. Les deux hommes s’effondrèrent lourdement sur les marches sans un cri. Vincent enjamba les cadavres avec une indifférence de vétéran, m’entraînant dans sa course vers les entrailles de la propriété.

Nous atteignîmes le sous-sol, un labyrinthe de béton armé où se trouvaient les anciennes caves à vin et les abris anti-atomiques construits pendant la guerre froide.

Devant la lourde porte blindée de la panic room, Maria était recroquevillée sur le sol, murmurant des prières en tenant une barre de fer. En nous voyant, elle se redressa avec peine.

— Monsieur Vincent ! Madame Claire ! La petite est dedans… mais j’ai entendu des bruits de pas dans les conduits d’aération juste au-dessus !

Vincent s’approcha du panneau biométrique et y apposa son pouce. Un bip sonore retentit, et les vérins hydrauliques libérèrent la porte avec un lourd soupir pneumatique.

— Lily ! criai-je en me précipitant à l’intérieur.

La fillette était assise sur un lit de camp, serrant contre elle un vieil ours en peluche que Maria lui avait trouvé. Dès qu’elle m’aperçut, elle bondit dans mes bras, sanglotant à fendre l’âme.

— Maman ! Il y a des monstres qui font du bruit ! Ils cassent la maison !

— C’est fini, mon amour, chut… Maman est là, je te tiens, murmurai-je en couvrant ses joues de baisers, mon corps tout entier servant de rempart.

Vincent entra à son tour. Il s’accroupit devant nous, posant sa large main sur la tête de Lily avec une douceur infinie.

— Il n’y a plus de monstres, ma puce, dit-il d’une voix apaisante qui contrastait étrangement avec le sang qui maculait sa manche de chemise. Ton papa est là maintenant. Rien ne pourra t’arriver.

Lily leva ses yeux larmoyants vers lui.

— Mon papa ? C’est toi mon papa ?

Vincent retint son souffle, une vague d’émotion pure submergeant ses traits durcis par le combat. Il tourna un regard suppliant vers moi, cherchant mon approbation.

Je fermai les yeux un instant. Le mensonge n’avait plus sa place ici, au milieu des flammes et des balles.

— Oui, Lily, dis-je doucement. C’est ton papa. Et il est venu pour nous sauver.

Un petit sourire tremblant apparut sur les lèvres de l’enfant, qui étendit un bras timide pour toucher la joue rude de Vincent.

— Tu as une cicatrice comme moi, dit-elle naïvement.

Vincent laissa échapper un rire étouffé, au bord des larmes, et serra la petite main dans la sienne avec une dévotion quasi religieuse.

— Oui, mon trésor. Exactement comme toi.

— Touchant spectacle familial. J’en aurais presque la larme à l’œil si je ne savais pas à quel point la chair fraîche se négocie bien sur le marché de la capitulation.

La voix, grinçante et glaciale comme une lame rouillée, venait de l’entrée du sous-sol.