Cinq ans.
Soixante mois passés à fuir l’ombre immense de Chicago, à bâtir une barricade d’anonymat dans un village de la côte du Maine, à scruter chaque rétroviseur, chaque visage inconnu au supermarché. Et maintenant, dans ce carrefour bruyant, l’homme dont j’avais fui l’empire se tenait à moins de trois pas de moi.
Vincent Moretti ne portait plus la veste de cuir élimée de notre jeunesse folle dans les bas-fonds de Little Italy, ni même le complet sur-mesure d’un prince du crime en ascension. C’était désormais le roi incontesté de l’Outfit : un costume trois-pièces anthracite taillé par les mains expertes d’un tailleur milanais, une montre Patek Philippe en or blanc brillant froidement sous les néons, et cette cicatrice fine, presque imperceptible, qui coupait le coin de son sourcil gauche depuis une nuit sanglante où j’avais passé des heures à recoudre sa chair sur notre table de cuisine bancale.
Mais ses yeux… Ses yeux d’un gris d’orage n’avaient pas changé.
En ce moment précis, ces yeux ne commandaient pas la terreur des quais de Chicago. Ils tremblaient.
Lily s’était blottie contre le pan de mon manteau beige, ses petites mains agrippées au tissu de laine, sentant la panique brutale qui irradiait de mon corps. Ses iris sombres, de ce même gris ardoise unique au monde, dépassaient timidement de mon flanc pour observer le colosse qui nous faisait face.
— Claire… murmura-t-il, d’une voix si rauque qu’elle semblait s’arracher à sa gorge comme un râle de condamné.
Il fit un pas supplémentaire vers nous. Ses chaussures cirées claquèrent sur le sol avec une netteté terrifiante.
— Ne t’approche pas, Vincent, dis-je d’une voix sèche, presque métallique, que je ne me connaissais pas. Ne fais pas un pas de plus.
Autour de lui, à distance respectueuse mais parfaitement déployés, trois hommes à la mâchoire carrée et au regard balayant la foule avaient ralenti le pas. Des gardes du corps. Des tueurs à gages sous serment. L’un d’eux, que je reconnus comme étant Mateo, le cousin brutal et loyal de Vincent, esquissa un mouvement de la main sous sa veste. Vincent leva instantanément la main droite, sans quitter mon visage des yeux.
— Arrêtez. Reculez de dix pas. Tous. Maintenant, ordonna le mafieux d’un ton qui ne souffrait aucune hésitation.
Mateo fronça les sourcils, mais l’autorité de Vincent était absolue. Les trois ombres se replièrent dans le flot des touristes et des passagers en partance, formant un cordon invisible pour isoler notre bulle d’agonie.
— Claire… répéta-t-il, ignorant le tumulte ambiant. C’est… C’est elle ?
Sa voix se brisa sur le dernier mot. L’homme qui avait exécuté ses rivaux sans battre un cil, l’homme qui contrôlait les juges et les cargaisons clandestines des Grands Lacs, paraissait soudain dépossédé de toute sa force. Ses phalanges blanchissaient le long de sa cuisse. Il regardait Lily comme s’il contemplait un miracle ou un fantôme.
— Elle n’a rien à voir avec toi, mentis-je, serrant la tête de ma fille contre ma hanche. Rien du tout.
Lily leva son petit visage innocent, déstabilisée par l’atmosphère lourde qui nous étouffait.
— Maman, pourquoi le monsieur me regarde comme ça ? Il est triste ?
La question de la fillette fut comme un poignard planté en plein cœur de Vincent. Une veine pulsa violemment sur sa tempe. Il s’accroupit lentement, un genou posé sur le sol d’O’Hare, abaissant sa stature imposante pour se mettre à la hauteur de Lily. Je vis ses mains trembler. Ce n’était pas la posture d’un capo ; c’était celle d’un homme à genoux devant son propre jugement.
— Elle a… elle a quatre ans, murmura-t-il, effectuant le calcul mental dans un souffle d’effroi. Les dates… le jour où tu es partie de la maison, tu… tu savais déjà.
— Tu m’as dit que tu aimais une autre femme, Vincent. Tu as regardé douze ans de notre vie commune s’effondrer et tu as dit : « Je ne t’aime plus. » Tu as choisi ta vie. Laisse-nous la nôtre.
— Claire, par pitié, écoute-moi…
— Non ! coupai-je en reculant encore de deux pas. Ne prononce pas mon prénom. Nous avons divorcé. Tu as signé les papiers. Tu as ta liberté, tu as ton empire, et tu as ta serveuse. Laisse-nous partir.
Vincent ferma les yeux une fraction de seconde, une grimace de douleur pure déformant ses traits durs. Quand il les rouvrit, il n’y avait plus de tristesse : une urgence fiévreuse et sombre y avait pris place.
— Tu crois que je l’aimais ? Tu as vraiment cru un seul instant que je pouvais aimer quelqu’un d’autre que toi ?
— Je t’ai vu de mes propres yeux, Vincent ! crachai-je à voix basse pour ne pas effrayer Lily. Je t’ai vu débarrasser ses tables, lui sourire, la regarder avec la tendresse que tu avais cessé de m’accorder ! Tu as avoué de ta propre bouche !
— Parce que les Bratva avaient infiltré notre sécurité ! rugit-il dans un murmure contenu, ses yeux brûlant d’une fureur désespérée. Parce que Nikolai Voronov avait juré de te faire dépecer vivante pour venger la mort de son frère ! Ils surveillaient chacun de mes pas, chacun de mes baisers ! Elena n’était pas une maîtresse, c’était un agent sous couverture du FBI que j’avais retournée pour localiser le commando qui t’avait ciblée ! Je devais les convaincre que tu ne comptais plus pour moi ! Je devais te briser le cœur pour que tu fuis Chicago, pour que personne ne cherche à t’atteindre !
Le monde cessa de tourner.
Les mots ricochèrent contre mon crâne sans réussir à percer le rempart d’amertume que j’avais bâti pendant cinq longues années de solitude. Une couverture ? Un mensonge pour me protéger ?
— Tu mens, soufflai-je, la voix étranglée par un mélange de fureur et de vertige. Tu as toujours été un menteur exceptionnel, Vincent. C’est comme ça que tu as gravi les échelons.