— Tu cours très vite, monsieur, dit-elle d’une toute petite voix.

Un sourire timide, d’une douceur infinie et totalement étrangère au criminel légendaire qu’il était, étira les lèvres de Vincent.

— Il fallait que je coure vite, répondit-il en adoucissant le timbre de sa voix au maximum. Je transportais le trésor le plus précieux du monde.

Ces mots me transpercèrent. Je tournai la tête vers la vitre teintée, les yeux brouillés de larmes, refusant de me laisser attendrir par ce monstre qui m’avait brisée.

— Où nous emmènes-tu ? demandai-je froidement, fixant la silhouette des gratte-ciel de la « Windy City » qui se découpaient contre un ciel d’ardoise menaçant de neige.

— À la forteresse de Lake Forest, répondit-il sans me regarder. C’est le seul endroit où Salvatore ne pourra pas envoyer un bataillon sans se faire massacrer avant d’avoir franchi la grille extérieure.

— Je ne veux pas rester chez toi, Vincent.

— Tu n’as pas le choix, Claire ! répliqua-t-il, un éclair de frustration traversant son regard. Tu ne comprends pas dans quoi tu viens de remettre les pieds. Salvatore a appris hier soir que j’avais l’intention de purger la famille de tous les trafics de drogue et d’armes pour basculer nos activités dans la légalité la plus totale. Il est acculé. Il sait qu’il va tout perdre. S’il découvre que j’ai une fille… s’il sait que j’ai un héritier légitime et une faiblesse… il fera brûler la terre entière pour vous atteindre.

— Une faiblesse… répétai-je avec amertume. C’est tout ce que nous sommes pour toi ? Une faille dans ton armure ?

Vincent fit pivoter son buste vers moi. La distance entre nos visages n’était plus que de quelques centimètres, et je fus soudain submergée par son odeur familière : un mélange de tabac blond, de cèdre et de cette eau de Cologne amère qu’il portait déjà quand nous n’avions rien d’autre qu’un matelas posé à même le sol dans un studio minable.

— Tu as toujours été mon seul point faible, Claire, murmura-t-il, les mâchoires serrées. Avant toi, je n’avais peur de rien. Ni de la mort, ni de la prison, ni de l’enfer. Le jour où je suis tombé amoureux de toi, je suis devenu vulnérable. Et le jour où je t’ai vue partir dans cette voiture, il y a cinq ans, une part de moi est morte pour de bon.

— Tu as menti, Vincent ! Tu m’as regardée dans les yeux et tu as brisé mon âme ! Tu aurais pu me dire la vérité ! Nous aurions pu fuir ensemble !

— Fuir ? ricana-t-il amèrement. On ne fuit pas la mafia italienne et les cartels russes, Claire ! Tu étais une cible ! Tu aurais vécu dans une cave, terrifiée par le moindre bruit, avec des tueurs à tes trousses nuit et jour ! Je devais détruire Voronov et ses alliés jusqu’au dernier. Ça m’a pris six mois de sang et de terreur. Quand j’ai enfin pu déposer les armes et que je suis venu à ton appartement de Los Angeles… il n’y avait plus rien. Tu avais vendu la maison, changé d’identité, effacé tes comptes bancaires. J’ai cru devenir fou.

— J’étais enceinte ! criai-je, incapable de contenir plus longtemps le torrent de douleur qui m’inondait. J’étais seule dans une clinique à vomir mes tripes, en train de regarder les photos de toi dans la presse à scandale ! Tu crois que j’avais le luxe de t’attendre ? Je devais protéger mon bébé !

Un silence de plomb retomba sur la voiture.

Lily glissa sa petite main fraîche dans la mienne, sentant ma détresse. De l’autre côté, Vincent baissa la tête, ses épaules massives s’affaissant comme sous le poids d’une montagne.

— Tu as eu raison, dit-il d’une voix presque inaudible. Tu as été plus forte et plus intelligente que moi. Tu l’as protégée… là où je n’ai su apporter que la destruction.

Il leva les yeux vers la fillette, et pour la première fois, je vis une larme unique rouler sur la pommette rude de Vincent Moretti.

— Elle s’appelle Lily ? demanda-t-il doucement.

— Oui, murmurai-je, le cœur serré. En souvenir des lys blancs que tu m’achetais le dimanche matin au marché de Maxwell Street… quand nous n’avions pas de quoi payer le loyer, mais que tu voulais absolument que notre table soit fleurie.

Vincent ferma les yeux, la mâchoire tremblante, terrassé par ce souvenir.

Le domaine de Lake Forest était une anomalie d’opulence et de sécurité paranoïaque. Érigé sur les rives tumultueuses du lac Michigan, le manoir en pierre de taille ressemblait à un château médiéval ceinturé de grilles en fer forgé de quatre mètres de haut, de caméras thermiques et de sentinelles armées jusqu’aux dents patrouillant avec des bergers allemands.

Le portail lourd coulissa dans un grincement sourd, se refermant derrière notre convoi comme les mâchoires d’un piège.

Lorsque nous pénétrâmes dans le hall monumental, sous le lustre de cristal magistral et le grand escalier en marbre noir, le passé me frappa au visage avec une violence inouïe. Rien n’avait changé. Les tableaux de maîtres que nous avions choisis ensemble étaient toujours accrochés aux murs. Sur la cheminée monumentale du salon principal trônait encore un portrait à l’huile de moi, peint lors de ma nomination aux Oscars, baigné par la lueur vacillante d’un feu de bois qui crépitait continuellement.

Il n’avait rien jeté. Il n’avait rien effacé.

Une vieille femme aux cheveux argentés apparut au bout du couloir, essuyant ses mains sur son tablier blanc. Maria, la gouvernante qui m’avait accueillie quand j’avais épousé Vincent à vingt-deux ans. En m’apercevant, elle porta la main à sa bouche, ses yeux s’écarquillant d’incrédulité.

— Santo Cielo… Madame Claire ?

— Bonsoir, Maria, parvins-je à articuler avec un pâle sourire.

Le regard de la vieille femme glissa immédiatement sur Lily, qui s’était blottie contre moi, intimidée par la démesure des lieux. Maria poussa un sanglot étouffé, comprenant en un instant l’évidence des traits de l’enfant.