Thomas se figea. Les trois gardes du corps postés sur le perron portèrent immédiatement la main sous leurs aisselles, dégainant leurs armes automatiques. Mais au même instant, Kessler sortit de mon véhicule, son fusil de chasse à canon scié braqué directement sur la tête du garde le plus proche.

« Personne ne bouge, rugit Kessler d’une voix de stentor qui fit trembler les carreaux de la bâtisse. La police cantonale et les forces d’intervention d’urgence sont à trois kilomètres d’ici avec un ordre de déploiement fédéral ! Si un seul coup de feu part, vous tombez tous pour haute trahison et terrorisme intérieur ! »

Les gardes hésitèrent, jetant des regards inquiets vers leur employeur.

Puis, la portière arrière de ma voiture s’ouvrit lentement.

Alina posa un pied sur le gravier. Puis l’autre. Elle s’extirpa de l’habitacle et se tint debout, droite, drapée dans sa couverture sombre comme un spectre revenu du royaume des ombres pour réclamer justice. La lumière des phares l’éclairait de plein fouet, révélant ses joues creusées, son regard incisif et la marque indélébile de six années de martyre.

« Thomas », dit-elle. Sa voix n’était pas forte, mais elle transperça le vacarme du vent et de la pluie avec une puissance surnaturelle.

Thomas Marin devint blême comme un linceul. Ses doigts se desserrèrent involontairement autour du poignet de l’enfant. Il recula d’un pas, trébuchant presque sur la première marche du perron.

« A… Alina ? balbutia-t-il, les yeux exorbités, terrorisé comme s’il voyait le diable en personne. Ce n’est pas possible… Tu es… »

« Je suis vivante, mon frère. Et je me souviens de tout. De chaque mot que tu as prononcé sur cette route avant de pousser ma voiture dans le ravin. De chaque injection que tu as ordonnée à la clinique. »

« Maman ! »

Le cri de Sophia déchira la nuit.

Profitant de la stupeur de son oncle, la petite fille s’arracha à son emprise et dévala les marches de pierre à toute vitesse. Thomas tenta d’étendre le bras pour la rattraper, mais je fus plus rapide.

En trois enjambées, je franchis la distance qui nous séparait. Je cueillis Sophia dans mes bras, la soulevant de terre, la serrant contre ma poitrine de toute la force de mon âme. Ses petits bras s’enroulèrent frénétiquement autour de mon cou, son visage trempé de larmes s’enfouissant dans le creux de mon épaule.

« Papa ! Papa, tu es revenu ! »

« Je suis là, mon ange. Je suis là. C’est fini. Plus personne ne te touchera. »

À cet instant précis, une troisième berline arriva à toute allure dans l’allée, s’arrêtant dans un dérapage brutal qui projeta une gerbe de graviers. Arthur Marin en sortit à son tour. Il était sans chapeau, ses cheveux blancs en désordre, son visage aristocratique déformé par une rage sénile et impuissante.

« Thomas ! Espèce d’incapable ! aboya le vieil homme en avançant vers nous. Qu’est-ce que vous attendez ? Prenez cette enfant ! Tirez sur ces bâtards s’il le faut ! Je paierai les avocats, j’achèterai les juges ! Personne ne détruira le nom des Marin ! »

Mais aucun de ses gardes du corps ne bougea. Les hommes avaient baissé leurs armes.

Au loin, le hurlement strident de dizaines de sirènes de police se répercutait contre les contreforts de la montagne, grandissant à chaque seconde. Des gyrophares bleus commençaient à clignoter à travers les arbres de la forêt environnante, illuminant la pluie battante d’une lueur spectrale.

Thomas regarda son père, puis regarda sa sœur, et comprit que l’empire venait de s’effondrer. Ses bras retombèrent le long de son corps, inertes.

« C’est fini, père, murmura Thomas, brisé. Ils ont tout. »

Arthur Marin se tourna vers moi, les poings serrés, la bave aux lèvres, mais avant qu’il ne puisse prononcer une seule menace de plus, six véhicules d’intervention de la gendarmerie cantonale et deux fourgons blindés de la police fédérale firent irruption dans la cour, encerclant instantanément les berlines des Marin.

Une douzaine d’agents armés, gilets pare-balles et fusils d’assaut au poing, sautèrent des véhicules.

« Police fédérale ! Personne ne bouge ! Les mains sur la tête ! »

Un procureur général adjoint que je reconnus immédiatement descendit du premier véhicule, tenant en main un mandat d’arrêt à en-tête de la Confédération suisse.

« Arthur Marin, Thomas Marin, déclara-t-il d’une voix forte et impersonnelle en s’avançant vers les deux hommes. Vous êtes en état d’arrestation pour séquestration aggravée, tentative de meurtre, subornation de témoins, falsification de documents publics et corruption d’agents de l’État. Gardes, menottez-les. »

Arthur Marin tenta de protester, invoquant ses titres, ses relations politiques, son statut d’intouchable, mais les gendarmes ne lui laissèrent aucun répit. En quelques secondes, le grand patriarche et son héritier furent plaqués contre le capot mouillé de leur propre limousine, les poignets entravés par des menottes d’acier.

Alors qu’on le poussait sans ménagement à l’arrière d’un fourgon cellulaire, Arthur Marin croisa mon regard une dernière fois. Il n’y avait plus de grandeur en lui, plus de pouvoir, plus de majesté. Seulement le regard vide et terrifié d’un vieil homme condamné à finir ses jours dans l’opprobre et le déshonneur d’une cellule sans fenêtre.

Le vacarme des sirènes s’apaisa peu à peu, remplacé par le clapotis régulier de la pluie tiède sur les feuilles mortes.

Je marchai lentement vers Alina, portant toujours Sophia contre moi. Margaret Keane se tenait sur le perron, pleurant silencieusement en tenant dans ses mains le petit sac à dos usé de ma fille qu’elle venait de récupérer dans le vestibule.

Alina s’approcha, hésitante, ses mains tremblantes s’élevant vers le visage de Sophia.

« Sophia… » murmura-t-elle, la voix nouée par six années de privation et d’amour retenu.

Sophia tourna la tête. Elle regarda cette femme aux yeux creusés, aux cheveux courts, mais dont le regard portait la même tendresse infinie que la photo froissée dans son sac.

La petite fille tendit sa petite main et posa ses doigts délicats sur la joue de sa mère, essuyant une larme qui se mêlait à la pluie.