Kessler, un colosse aux tempes grisonnantes et au regard d’aigle, étalait des relevés sous la lampe halogène.

« Regarde ça, Julian. Chaque mois depuis six ans, une société écran enregistrée au Panama, Helios Management, verse exactement quarante mille francs suisses à la clinique des Glycines. La mention de facturation indique : Soins continus – Chambre 14. »

Mon cœur rata un battement. « Qui est enregistré dans la chambre 14 ? »

« Une certaine Hélène Mercier. Présentée comme une patiente souffrant d’amnésie post-traumatique et de mutisme consécutif à un traumatisme crânien majeur. Pas de famille autorisée en dehors de son tuteur légal : Maître Thomas Marin. »

Nico poussa un juron étouffé. « Ils l’ont enfermée vivante. Mon Dieu… ces monstres l’ont gardée sous sédatifs pendant six ans pour s’assurer qu’elle n’ouvre jamais la bouche. »

« Pourquoi ? m’écriai-je, la rage me brûlant la gorge. Alina était leur fille ! Leur propre sang ! Quelle raison au monde peut pousser un père à détruire la vie de sa fille et à jeter sa petite-fille aux oubliettes ? »

Kessler tira une bouffée de son cigare éteint, puis sortit un dossier scellé du ministère public qu’il avait conservé pendant des années.

« Tu te rappelles l’effondrement du viaduc de Saint-Maurice, il y a sept ans ? Le chantier dont la holding Marin avait fourni le béton armé via leur filiale de génie civil ? Neuf ouvriers tués sur le coup. Une enquête classée sans suite pour cause de catastrophe naturelle imprévisible. »

« Oui, bien sûr. C’était un an avant la disparition d’Alina. »

« Alina était l’auditrice interne principale du groupe de son père à cette époque, continua Kessler d’une voix sourde. Ce que personne ne savait, c’est qu’elle avait découvert que son frère Thomas avait sciemment falsifié les rapports de conformité des polymères de ciment pour empocher un pot-de-vin de quarante millions de francs. Arthur le savait. Il a couvert son fils pour sauver l’empire. Mais Alina refusait de se taire. Elle menaçait de déposer le dossier complet sur le bureau du procureur fédéral si son père ne dénonçait pas Thomas. »

La vérité, monstrueuse et glacée, m’apparut dans toute sa nudité.

« Elle n’a pas fuyé avec un amant, murmurai-je, les yeux brûlants de haine. Elle s’enfuyait pour me donner les preuves et protéger Sophia. »

« Exactement, confirma Kessler. Elle a pris la petite, elle a vidé son coffre personnel contenant les disques durs originaux, et elle est montée dans sa voiture. Mais Thomas l’a prise en chasse. La voiture d’Alina a été percutée sur la route de montagne, pas par accident, mais par le 4×4 de Thomas. Ils ont maquillé la scène, balancé le véhicule dans le fleuve après en avoir extrait Alina blessée et la petite fille terrifiée. Ils ont fait croire à la fuite suivie de mort. Ils ne pouvaient pas tuer Alina de sang-froid sans risquer des expertises médico-légales suspectes, alors ils l’ont internée sous une fausse identité, gavée de neuroleptiques pour briser sa volonté. Quant à Sophia, sa simple présence était une bombe à retardement : si un test ADN était pratiqué un jour, tout leur édifice s’écroulait. Ils l’ont donc enfouie dans le trou le plus profond qu’ils connaissaient, en attendant qu’elle soit assez grande pour être expédiée à l’autre bout du monde sous un faux passeport. »

« Ce soir, dis-je en me levant, cela prend fin. »

« Attention, prévint Kessler en posant sa main d’acier sur mon avant-bras. Si tu fonces là-bas avec une batte de baseball, la sécurité privée des Glycines t’abattra pour violation de propriété privée et prétendra que tu étais armé. Ils ont des tireurs d’élite assermentés. Si nous voulons les détruire, il faut les prendre à leur propre piège. Simultanément. »

Le plan que nous mîmes sur pied dans les deux heures qui suivirent était une opération de guerre chirurgicale.

Il était vingt-deux heures trente quand la berline noire de Kessler s’arrêta discrètement sur un chemin forestier surplombant le domaine des Glycines. La bâtisse, un manoir du XIXe siècle ceinturé de hauts murs surmontés de barbelés et de caméras infrarouges, baignait dans une brume laiteuse.

Nico était resté à Genève avec une mission cruciale : avec l’aide d’un avocat spécialisé dans les crimes d’État et d’un journaliste d’investigation de la Tribune de Genève, préparer la diffusion massive de l’intégralité des dossiers bancaires et des photographies du registre de St. Margaret sur les serveurs de la presse internationale à minuit pile, à moins d’un signal contraire de ma part.

Kessler sortit de sa boîte à gants un brouilleur d’ondes militaires et deux passe-partout électroniques.

« La caméra nord-ouest est dans un angle mort pendant six secondes à chaque rotation. Le veilleur de nuit de l’aile médicale est un ancien sous-officier que j’ai connu dans la police. Il a des dettes de jeu. Cinq mille francs suisses l’ont convaincu de faire une pause café prolongée à vingt-trois heures quinze. Nous aurons exactement dix minutes pour atteindre la chambre 14 et en ressortir. Après ça, la ronde armée arrive. »

« Et si Alina n’est pas en état de marcher ? »

« Alors tu la porteras. »

Nous nous glissâmes à travers la haie de thuyas taillée au cordeau. Le sol détrempé étouffait nos pas. L’air sentait l’humus et la résine de pin. Mon cœur battait avec une violence inouïe, mais mon esprit était d’une lucidité absolue. Six années de deuil, six années de culpabilité empoisonnée s’étaient métamorphosées en une volonté indestructible.

À vingt-trois heures treize, nous atteignîmes la porte de service des cuisines. Le boîtier clignota au vert sous l’action du badge cloné par Kessler. Le battant s’ouvrit sans un grincement.

À l’intérieur, le silence était d’une lourdeur clinique. Une odeur tenace d’éther, d’antiseptique et de cire stérile flottait dans les couloirs faiblement éclairés par des veilleuses bleutées. Nous montâmes l’escalier de secours jusqu’au premier étage.

Chambre 10. Chambre 12.

Chambre 14.