La porte était blindée, munie d’un judas d’observation fermé de l’extérieur. Pas de poignée classique, mais une serrure biométrique doublée d’un verrou mécanique.

Kessler utilisa une pince de dérivation pour neutraliser le contacteur d’alarme avant d’insérer une tige de crochetage dans le barillet mécanique. Trois clics métalliques, secs et précis, résonnèrent dans le silence du couloir.

La porte céda dans un souffle pneumatique.

J’entrai le premier. La pièce était spacieuse, meublée avec un luxe glacial qui ressemblait davantage à une cellule de haute sécurité pour milliardaire déchu qu’à une chambre de soins. Les fenêtres étaient équipées de barreaux intérieurs masqués par d’épais rideaux de velours.

Sur le lit médicalisé au centre de la pièce, une femme était allongée, vêtue d’une chemise de nuit blanche.

Ses cheveux autrefois bruns et soyeux étaient coupés court, parsemés de fils argentés prématurés. Son visage était d’une pâleur de cire, creusé par les années d’isolement, les pommettes saillantes soulignant deux immenses yeux sombres qui fixaient le plafond dans une léthargie induite par les molécules chimiques. Une perfusion intraveineuse coulait goutte à goutte à son poignet droit.

« Alina… » soufflai-je.

Le son de ma voix sembla déchirer un voile invisible. Ses yeux cillèrent lentement. Elle tourna la tête avec une lenteur déchirante, comme si chaque muscle lui coûtait un effort surhumain.

Son regard se posa sur moi. Pendant deux secondes, il n’y eut que le vide, l’absence terrifiante de la camisole chimique. Puis, au tréfonds de ses pupilles dilatées, une étincelle s’alluma. Une lueur de terreur, suivie immédiatement d’une vague de stupeur indicible.

« Julian ? » murmura-t-elle dans un souffle rauque, presque inaudible, comme si sa langue avait oublié la forme des mots. « Je… je rêve encore. Les pilules… font toujours ça. »

« Tu ne rêves pas, mon amour. Je suis là. C’est moi. »

Je me précipitai à son chevet, attrapant sa main froide et émaciée. Je pressai sa paume contre ma joue mouillée de larmes que je ne cherchais plus à contenir. Elle sentit la chaleur de ma peau, le tremblement de mes lèvres, et soudain, un sanglot sec, déchirant, jaillit de sa poitrine.

« Sophia… » articula-t-elle désespérément en tentant de se redresser. « Ils ont pris Sophia… Mon père… mon père a dit qu’il la noierait si je… »

« Sophia est vivante, Alina ! l’interrompis-je en la soutenant de mes deux bras. Elle est vivante. Elle m’a reconnu aujourd’hui. Elle a ta photo. Elle t’attend. »

Un cri étouffé franchit ses lèvres, un cri de délivrance si pur qu’il me sembla qu’il rachetait à lui seul les six années de ténèbres que nous venions de traverser.

« Julian, il faut y aller, maintenant ! » intima Kessler, l’œil rivé sur le couloir par l’entrebâillement de la porte. « Les caméras du secteur sud se réactivent dans quarante secondes ! »

D’un geste net, j’arrachai le cathéter de son poignet. Kessler jeta sur les épaules d’Alina une couverture en laine sombre. Je la soulevai dans mes bras ; elle ne pesait presque rien, la carcasse brisée d’une femme autrefois éclatante de vitalité, mais ses bras squelettiques s’enroulèrent autour de mon cou avec la force désespérée d’une naufragée qui s’accroche au dernier récif.

« Je te tiens, Alina. Je ne te lâcherai plus jamais. »

Nous descendîmes l’escalier de secours quatre à quatre. Alors que nous franchissions le seuil des cuisines pour regagner le parc, une alarme stridente déchira la nuit. Un gyrophare rouge se mit à balayer la cime des arbres.

« Ils ont détecté l’ouverture de la porte ! cria Kessler en dégainant une arme de poing. Droit vers le bois ! Courez ! »

Deux projecteurs puissants s’allumèrent depuis la tour de garde, perçant l’obscurité. Des cris d’hommes et des aboiements furieux de chiens de garde retentirent derrière nous. Deux gardes en uniforme noir déboulèrent sur l’allée centrale, leurs fusils d’assaut pointés vers notre direction.

« Halte ! Ne bougez plus ou on tire ! »

Kessler ne ralentit pas. Il pivota, tira deux coups de feu précis dans les pneus du véhicule de patrouille stationné à proximité, faisant exploser les gommes dans une gerbe d’étincelles. Les gardes plongèrent à terre pour s’abriter.

« Continue, Julian ! Ne te retourne pas ! »

Je courais à en perdre haleine, le souffle court, les poumons en feu, les branches mortes me lacérant le visage. Alina serrait son visage contre mon torse, gémissant de terreur à chaque détonation. Nous atteignîmes la brèche dans la clôture, nous jetâmes à travers les ronces et déboulâmes sur la route forestière où le moteur de notre voiture tournait déjà.

Kessler plongea à l’arrière, claqua la portière, et je démarrai en trombe, les quatre roues motrices crissant sur le gravier mouillé avant d’accrocher l’asphalte de la route cantonale.

Dans le rétroviseur, les gyrophares des Glycines rapetissaient à mesure que nous avalions les virages en lacets.

Mais la bataille n’était pas finie. Elle ne faisait que commencer.

« Édouard, donne-moi le téléphone », ordonnai-je, le regard fixé sur la ligne blanche de la route.

« Qu’est-ce que tu vas faire ? »

« Margaret a dit que Thomas Marin organisait le départ de Sophia pour samedi. Mais avec l’évasion d’Alina, la clinique va alerter Arthur Marin dans les cinq prochaines minutes. Dès qu’il saura qu’Alina a disparu, il comprendra que la vérité est sur le point d’éclater. Sa première réaction ne sera pas de fuir. Ce sera de sécuriser son dernier moyen de pression : Sophia. »

Je composai le numéro direct de la ligne privée d’Arthur Marin.

La sonnerie retentit une fois. Deux fois. Trois fois.

Puis une voix calme, aristocratique, parfaitement maîtrisée malgré l’heure tardive, décrocha :

« Arthur Marin. »

« C’est Julian. »

Un silence de mort s’abattit sur la ligne. Pendant cinq longues secondes, je n’entendis que le souffle régulier de cet homme qui avait méthodiquement planifié la destruction de ma famille.