Mon beau-père. L’homme d’affaires le plus respecté de Genève, commandeur de la Légion d’honneur, grand mécène d’œuvres caritatives et patriarche incontesté de l’empire pharmaceutique Marin-Holding. L’homme qui m’avait serré dans ses bras le jour où la police avait repêché la berline d’Alina dans les eaux tumultueuses du Rhône, six ans plus tôt. L’homme qui avait pleuré sur mon épaule devant un cercueil vide, murmurant entre deux sanglots secs : « Elle nous a tout pris, Julian. Elle a pris la petite et elle s’est enfuie avec un de ses amants minables avant de se tuer sur la route. C’est ta faute, Julian. Tu n’as pas su la tenir. Ne cherche plus. Oublie-la pour ton propre salut. »
Cet homme-là avait rédigé, tamponné et scellé l’enfermement de sa propre petite-fille sous une fausse identité.
Derrière moi, Nico, mon associé et mon plus vieil ami qui m’accompagnait pour cette visite d’inspection de la fondation immobilière, posa une main lourde sur mon épaule. Il avait vu le nom. Je sentais la tension de ses muscles à travers le tissu de sa veste.
« Julian… souffle-t-il, la voix altérée. Dis-moi que je lis mal. »
Je ne lui répondis pas. Mon regard était cloué au papier jauni. La date de l’acte d’abandon précédait de quarante-huit heures l’annonce officielle de l’accident d’Alina. Quarante-huit heures avant qu’on ne vienne frapper à ma porte pour m’annoncer que le corps de mon épouse avait sans doute été emporté par le courant, Sophia avait déjà été enregistrée ici, dans cet orphelinat perdu à la lisière des forêts suisses, sous le nom de Sophia Elena Marin.
Je relevai les yeux vers Margaret Keane. La directrice avait les mains tremblantes. Elle ne cherchait pas à fuir mon regard, mais sa posture trahissait la terreur d’une femme prise au piège d’un mensonge institutionnel devenu trop lourd à porter.
« Pourquoi ? demandai-je. Ma voix était un filet de glace, dépourvue de toute intonation humaine. Pourquoi un orphelinat privé ? Pourquoi cet ordre de ne jamais me contacter ? »
« Monsieur Vitelli, balbutia-t-elle en reculant imperceptiblement vers sa fenêtre, vous devez comprendre dans quel état… Arthur Marin est le principal donateur de cet établissement depuis trente ans. Quand il est arrivé ici cette nuit-là, il tenait l’enfant dans ses bras. Elle avait deux ans à peine. Il avait avec lui des rapports psychiatriques certifiés, des attestations de violences conjugales signées de médecins réputés… Il prétendait que vous étiez un sociopathe narcissique, que vous aviez poussé Alina à la folie et au suicide, et que si vous appreniez que l’enfant avait survécu au naufrage orchestré par sa mère, vous viendriez l’achever pour toucher l’héritage de la fiducie familiale. »
« Et vous l’avez cru ? rugis-je, le poing s’abattant sur la table en acajou avec une force qui fit sauter l’encrier en cristal. Sans ordonnance d’un juge ? Sans intervention des services sociaux ? Sans jamais vérifier qui j’étais ? »
« Il avait une ordonnance ! s’écria Margaret, les larmes lui montant enfin aux yeux. Un jugement de tutelle provisoire rendu par un magistrat du canton de Vaud. Les papiers étaient impeccables, scellés, légaux en apparence ! La pension de Sophia a été versée rubis sur l’ongle chaque trimestre par un trust basé à Vaduz. L’ordre était formel : aucun contact extérieur, interdiction de scolarisation publique, tuteurs privés au sein de l’enceinte, et interdiction absolue de prononcer le nom de Vitelli. Si je parlais, il coupait tous les fonds. Soixante enfants auraient été jetés à la rue et l’institution aurait fait faillite. J’ai… j’ai cru que je la protégeais. »
« Vous ne l’avez pas protégée, intervint Nico d’un ton sec et implacable. Vous l’avez séquestrée pour sauver votre budget de fonctionnement. »
Margaret s’effondra sur son fauteuil, le visage enfoui dans ses mains.
« Où est Alina ? »
La question jaillit de mes entrailles. Si Sophia était vivante, alors tout le scénario du suicide tombait en poussière. L’accident d’Alina, la carcasse de la voiture repêchée sans corps dans les gorges du fleuve, la lettre d’adieu tapée à l’ordinateur qu’on m’avait remise… Rien n’était réel.
Margaret releva des yeux rougis. « Je vous le jure devant Dieu, monsieur Vitelli, je ne sais pas. Arthur Marin m’a affirmé qu’elle était morte la nuit même du transfert, dans une clinique privée près de Lausanne. Une crise cardiaque consécutive au choc de l’accident. Il est venu seul avec la fillette. Mais… »
Elle hésita, ses doigts tripotant convulsivement une clé en laiton posée près du buvard.
« Mais quoi ? » aboyai-je.
« Il y a deux mois, le protocole a changé. Arthur Marin a cessé de venir en personne. C’est son fils aîné, votre beau-frère Thomas, qui s’est présenté. Il m’a avertie que Sophia allait atteindre ses huit ans et qu’il était temps d’organiser son départ définitif pour un pensionnat fermé en Nouvelle-Zélande. Le transfert est prévu pour la fin de la semaine. Samedi matin à l’aube. »
Un frisson glacial me parcourut l’échine. Samedi matin. Dans quarante-huit heures. S’il n’y avait pas eu ce contrôle inopiné de notre cabinet d’architecture mandaté pour évaluer les travaux de rénovation de la toiture de St. Margaret, Sophia aurait disparu à l’autre bout de la planète. Définitivement effacée.
« Donnez-moi ce dossier, dis-je d’une voix sourde. Tout ce que vous avez. Les reçus bancaires, les copies des jugements, les lettres de vœux non remises. »
« Je ne peux pas vous laisser emmener Sophia comme ça, murmura Margaret, terrorisée. Légalement, sur le papier, elle s’appelle Marin. Vous n’avez aucun droit de garde officiel ici. Si vous franchissez la grille avec elle, j’ai l’obligation légale de prévenir la police cantonale dans les dix minutes. Les Marin possèdent la moitié des magistrats de la région. Ils vous feront arrêter pour enlèvement avant que vous n’ayez atteint l’autoroute. »