Elle avait raison. Dans le monde impitoyable d’Arthur Marin, la justice était une question de surface financière et de réseaux d’influence. J’étais un architecte prospère, mais face au consortium Marin, je n’étais qu’un insecte qu’ils écraseraient sous une montagne de procédures d’urgence, de mandats d’arrêt et de faux témoignages. Si je perdais Sophia une seconde fois, je ne la reverrais plus jamais.
« Margaret, écoutez-moi très attentivement », dis-je en me penchant vers elle, chaque syllabe pesée au trébuchet. « Vous allez garder Sophia ici ce soir. Vous ne changerez rien à ses habitudes. Vous n’appellerez ni Arthur, ni Thomas Marin. Si vous décrochez ce téléphone pour les alerter, je vous promets que je ne passerai pas par la police. Je contacterai la presse financière, je publierai chaque page de ce dossier noir, et je consacrerai jusqu’au dernier centime de ma fortune à faire fermer cette institution et à vous faire croupir en prison pour complicité d’enlèvement et séquestration de mineure. Me suis-je bien fait comprendre ? »
Elle hocha la tête, incapable d’articuler un mot.
Je sortis du bureau à grandes enjambées. Dans le couloir, Sophia était assise sur un banc en bois ciré, ses petites jambes battant le vide au rythme d’une chanson muette. Elle tenait toujours serré contre elle son sac à dos élimé. Dès qu’elle me vit, son regard s’illumina d’une pureté qui me transperça le cœur.
Je m’agenouillai devant elle, prenant ses deux petites mains dans les miennes. Elles étaient tièdes, réelles, vibrantes de vie.
« Sophia… » Ma voix faillit se briser, mais je me forçai à sourire. « Papa doit régler une affaire très importante. Une affaire pour que nous ne soyons plus jamais séparés. Tu te souviens de ce que je t’ai promis il y a quelques minutes ? »
Elle hocha gravement la tête. « Tu as dit que tu allais revenir. »
« Et je reviens toujours. Ce soir, tu vas dîner, tu vas écouter mademoiselle Margaret, et demain… demain, je viens te chercher pour de bon. Tu as ta photo ? »
Elle tapota son sac. « Elle ne me quitte jamais. Maman m’a dit : Tant que tu gardes la photo, papa te trouvera toujours. »
Ces mots furent un coup de poignard et un baume à la fois. Alina lui avait répété cela. Alina avait instillé cet espoir dans le cœur de notre enfant avant qu’on ne les sépare.
J’embrassai le front de ma fille, humant l’odeur de savon doux et d’enfance volée qui émanait de ses cheveux bruns, puis je me relevai. Je n’avais plus le temps de faiblir. Chaque minute qui s’écoulait désormais était une arme braquée contre nous.
Une fois assis dans ma voiture, Nico verrouilla les portières et tourna la tête vers moi.
« Qu’est-ce qu’on fait, Julian ? Si Thomas Marin apprend qu’on a mis les pieds ici, il fera disparaître la petite en deux heures. On va voir un juge ? Le procureur général ? »
« Non, répondis-je en démarrant le moteur dans un grondement rauque. Arthur Marin contrôle le parquet de Genève. Son gendre est substitut du procureur, son cousin préside la cour d’appel. Aller en justice aujourd’hui, c’est signer l’arrêt de mort de ma fille. Margaret a parlé d’une clinique près de Lausanne où Alina aurait été emmenée cette nuit-là. Une clinique privée. »
« Tu penses qu’Alina est encore en vie ? Six ans après ? »
« Je n’en sais rien, Nico. Mais je sais qu’Arthur Marin est un homme calculateur. Il ne détruit jamais un atout tant qu’il peut s’en servir de levier. Si Alina était vraiment morte dans cet accident, pourquoi avoir caché Sophia sous un faux nom dans un orphelinat de province au lieu de l’adopter officiellement ou de l’élever au sein du clan Marin ? Pourquoi créer une telle machination ? »
Je sortis mon téléphone et composai un numéro que je m’étais promis de ne plus jamais composer : celui d’Édouard Kessler.
Kessler était un ancien inspecteur divisionnaire de la police de sûreté vaudoise, reconverti dans l’investigation privée de haut vol. Un homme méthodique, sans état d’âme, qui m’avait aidé au cours des deux premières années après la disparition, avant que je ne sombre dans le désespoir et ne renonce à tout.
« Vitelli ? fit la voix éraillée de Kessler à l’autre bout du fil. Ça fait quatre ans. Tu as trouvé la paix ? »
« J’ai retrouvé Sophia, Édouard. »
Un silence pesant s’installa sur la ligne. On n’entendait plus que le froissement régulier des essuie-glaces chassant une pluie fine qui commençait à s’abattre sur le pare-brise.
« Parle », dit simplement le détective.
En dix minutes, je lui résumai la visite à St. Margaret, les documents scellés, l’implication directe d’Arthur et Thomas Marin, et la menace imminente d’un départ pour la Nouvelle-Zélande.
« La clinique près de Lausanne, reprit Kessler avec une brusque vivacité dans le ton. Arthur Marin possède 40 % des parts de la clinique des Glycines, au-dessus de Lutry. C’est un établissement ultra-sécurisé, spécialisé dans les cures de repos pour fortunes privées, les comas prolongés et les dépressions lourdes de l’élite européenne. Aucun registre public. Des agents de sécurité privés à toutes les entrées. Si Alina n’est pas morte dans cette carcasse calcinée, elle est là-bas. Ou elle y a laissé des traces. »
« Retrouve-moi à mon bureau dans une heure, Édouard. Prends tout ce que tu as sur les transferts de fonds de la holding Marin ces six dernières années. On ne va pas négocier. On va frapper au cœur. »
À dix-huit heures, la nuit était complètement tombée sur Genève. La pluie d’octobre transformait le bitume en un miroir d’encre noire. Dans mon bureau d’architecte du quartier des Eaux-Vives, les plans de bâtiments avaient laissé la place à une carte topographique du canton de Vaud et à une pile de bilans financiers que Kessler avait réussi à extraire grâce à ses taupes bancaires.