« Julian, dit-il enfin d’une voix feutrée, presque caressante. Je vois que le directeur de la clinique m’a appelé en urgence sur mon autre ligne il y a trente secondes. Tu as toujours eu ce tempérament impulsif, mon cher. C’est ce qui a toujours déplu chez toi. Tu penses avec ton cœur d’artiste, jamais avec la tête d’un stratège. »

« J’ai Alina avec moi, Arthur. Et je sais tout. Tout sur le viaduc de Saint-Maurice. Tout sur le pot-de-vin de quarante millions de Thomas. Tout sur les faux jugements de tutelle et l’orphelinat de St. Margaret. »

Un petit rire sec, sans joie, résonna dans le récepteur.

« Vraiment ? Tu as des papiers volés et une femme mentalement détruite qui a passé six ans sous traitement lourd pour hallucinations délirantes. Crois-tu sincèrement qu’un tribunal suisse écoutera le témoignage d’une folle internée et d’un père éploré contre la parole d’un grand commandeur et les meilleurs juristes de ce pays ? Avant midi demain, des mandats d’arrêt internationaux seront émis contre toi et ton homme de main pour agression armée, kidnapping et tentative de meurtre à la clinique des Glycines. Tu seras abattu au premier barrage routier si tu tentes de résister. »

« Tu oublies un détail, Arthur. Sophia. »

Le silence d’Arthur se fit plus dense, plus venimeux.

« Sophia n’est qu’un pion sur l’échiquier, Julian. Et à l’heure où je te parle, Thomas est déjà en route pour St. Margaret. Il a une escorte de sécurité privée. À l’aube, Sophia sera à bord d’un vol privé affrété pour Dubaï, et de là, vers un endroit où tu ne poseras jamais le pied. Si tu veux que ta fille reste en vie et grandisse dans l’opulence, tu ramènes Alina à la clinique avant trois heures du matin, tu signes un accord de renonciation totale à toute paternité, et tu quittes ce continent pour toujours. Sinon… les enfants ont parfois de tragiques accidents de jeu. N’est-ce pas regrettable ? »

La noirceur absolue de cette menace me fit monter le sang aux yeux. Cet homme n’était plus un père, n’était plus un grand-père ; il était l’incarnation d’un pouvoir financier corrompu jusqu’à la moelle, prêt à sacrifier sa propre descendance sur l’autel de son orgueil et de son impunité.

« Alors écoute-moi bien, Arthur », dis-je d’une voix sourde, vibrante d’une rage glaciale. « Tu penses avoir tout prévu. Mais tu as oublié une chose : St. Margaret n’est pas ta propriété. Et ce soir, ce n’est pas le tribunal de Genève qui va te juger. Rendez-vous là-bas dans une heure. Viens avec Thomas. Viens voir ton empire s’effondrer. »

Je raccrochai sans lui laisser le temps de répondre.

« Édouard, tournai-je la tête vers Kessler, appelle Nico. Dis-lui de lancer la phase deux immédiatement. Que les dossiers partent vers Interpol, vers l’Office fédéral de la justice, vers la presse suisse, française et allemande. Et qu’il envoie une copie certifiée conforme de l’acte d’abandon de Sophia avec la signature d’Arthur Marin directement sur le téléphone personnel du chef de la police cantonale vaudoise. »

« C’est fait dans la minute, répliqua Kessler en tapant fiévreusement sur son clavier sécurisé. Mais Thomas a une demi-heure d’avance sur nous pour atteindre l’orphelinat. »

« Alors on ne prendra pas la route principale », dis-je en écrasant l’accélérateur. « On passe par la piste forestière du col des Roches. »

La course contre la montre fut une épreuve de démence pure. Sur les sentiers escarpés, verglacés par la pluie nocturne, la voiture glissait au bord des ravins, projetant de la boue et des cailloux contre les bas-côtés. À l’arrière, Alina, bien que tremblante et épuisée, s’était redressée. La présence du danger semblait agir comme un antidote sur son esprit anesthésié par des années de chimie. Sa main serrait la mienne sur le levier de vitesse avec une intensité farouche.

« Julian… articula-t-elle, son regard redevenant étincelant de lucidité. Thomas a une clé USB… dans son bureau de la rue du Rhône. Le coffre-fort mural derrière le portrait de notre grand-mère. Il contient les enregistrements audio originaux de la nuit de mon accident. Il a enregistré nos conversations pour me faire chanter. Il y avoue tout. »

« Kessler, tu as entendu ? »

« Mes gars sont déjà devant l’immeuble de la rue du Rhône avec un mandat d’effraction délivré par le substitut de garde qu’on a réussi à réveiller grâce aux premières fuites de Nico », répondit le détective avec un rictus féroce. « L’étau se resserre. »

À une heure et demie du matin, les grilles en fer forgé de St. Margaret apparurent à travers les essuie-glaces.

Deux imposantes berlines noires aux vitres teintées étaient déjà garées en travers de l’allée d’honneur, les moteurs tournant au ralenti. Des hommes en imperméables sombres montaient la garde sur le perron, sous la pluie battante.

Je pilai à quelques mètres d’eux, bloquant la sortie avec notre véhicule.

La porte d’entrée de l’orphelinat s’ouvrit avec violence. Thomas Marin apparut sur le seuil. Grand, élégant avec son pardessus en cachemire noir trempé par les rafales, le visage tordu par une fureur maniaque. D’une main, il tenait le bras de Margaret Keane qui pleurait, suppliant à genoux. De l’autre main, il tirait sans ménagement une petite silhouette enveloppée dans un anorak trop large.

Sophia.

Elle se débattait de toutes ses forces, pleurant, criant, ses petits souliers glissant sur les marches de pierre mouillées.

« Lâche-moi ! Criait-elle entre deux sanglots. Papa m’a dit qu’il reviendrait ! Lâche-moi ! »

« Tais-toi, petite peste ! » aboya Thomas en la secouant avec une brutalité inouïe. « Tu viens avec moi et tu ne reverras plus jamais cet endroit ! »

Une décharge d’adrénaline pure fit exploser toute retenue en moi.

J’ouvris ma portière et bondis hors de la voiture.

« THOMAS ! »

Mon cri résonna comme un coup de tonnerre dans la cour silencieuse.