Antoine hésita.

Puis sourit tristement.

— La même.

Il ne raconta jamais la piscine.

Pas dans ce cours.

Mais il n’avait pas besoin.

Deux ans après la nuit de Cannes, Élise reçut une invitation.

Une réception.

Même villa.

Même terrasse.

La propriété avait été vendue entre-temps puis rachetée par un hôtelier ami du groupe.

La soirée était organisée au profit de la fondation créée par sa mère.

Élise hésita.

Puis accepta.

Lorsqu’elle arriva, elle reconnut immédiatement la piscine.

Le marbre noir.

Les cyprès.

Les grandes baies vitrées.

Pendant quelques secondes, son corps réagit avant son esprit.

Elle revit l’eau.

Antoine.

Camille.

Les regards.

L’humiliation.

Puis quelqu’un s’approcha.

— Madame Beaumont ?

Élise se retourna.

Une jeune femme travaillant pour la fondation lui tendait un verre d’eau.

— Tout va bien ?

Élise sourit.

— Oui.

Elle regarda la piscine.

— Très bien.

Elle n’utilisait plus le nom Moreau.

Pas par vengeance.

Elle avait simplement décidé de reprendre son nom de naissance.

Plus tard dans la soirée, Maître Delmas la rejoignit.

Il avait pris sa retraite.

Mais portait toujours les mêmes costumes bleu marine.

— Vous regardez la piscine.

— Difficile de faire autrement.

Delmas sourit.

— Je me demandais si vous reviendriez ici un jour.

— Moi aussi.

Il lui tendit une petite enveloppe.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Quelque chose que votre père m’avait demandé de vous remettre.

Élise fronça les sourcils.

— Encore ?

— Le dernier.

Elle ouvrit.

Une lettre.

L’écriture de son père.

Élise,

si Delmas te donne cette lettre, c’est que tu as probablement traversé la partie que j’aurais aimé pouvoir t’éviter.

Élise sourit malgré elle.

Elle continua.

Je t’ai transmis le contrôle du groupe parce que je savais que tu étais la seule personne de notre famille qui n’en rêvait pas.

Les gens qui veulent trop le pouvoir finissent souvent par lui appartenir.

J’espère que tu feras mieux que moi.

Elle s’arrêta.

Puis reprit.

Et pour Antoine, je ne te dirai pas quoi faire.

Je me suis beaucoup trop mêlé de ta vie.

Élise rit doucement.

Delmas la regarda.

— Quelque chose d’amusant ?

— Pour lui, oui.

Elle poursuivit.

Pardonner quelqu’un ne signifie pas forcément le reprendre dans sa vie.

Ne pas pardonner ne signifie pas non plus devoir rester en colère.

Choisis seulement ce qui te rend libre.

Élise sentit ses yeux devenir humides.

La dernière phrase disait :

Le reste n’est que du patrimoine.

Elle replia la lettre.

— Il était agaçant jusqu’au bout.

Delmas sourit.

— Absolument.

Ils restèrent quelques minutes près de la piscine.

Puis une voiture entra dans l’allée.

Élise regarda.

Une seule.

Pas de convoi.

Une berline noire ordinaire.

La portière s’ouvrit.

Antoine en descendit.

Élise se figea légèrement.

Delmas remarqua.

— Vous saviez qu’il venait ?

— Non.

Antoine avait été invité comme ancien dirigeant du groupe et donateur de la fondation.

Il aperçut Élise.

Hésita.

Puis s’approcha.

— Bonsoir.

— Bonsoir.

Il regarda la piscine.

— Endroit intéressant.

Élise sourit.

— On peut dire ça.

— Je peux partir si tu préfères.

— Non.

Antoine sembla surpris.

— Tu es sûr ?

— Oui.

— D’accord.

Ils restèrent debout côte à côte.

Pas comme un couple.

Pas comme des ennemis.

Simplement deux personnes qui avaient partagé douze années.

— J’ai appris pour la nouvelle gouvernance, dit Antoine.

— Oui.

— C’est bien.

Élise le regarda.

— Tu le penses ?

— Oui.

Il sourit.

— J’aurais détesté il y a deux ans.

— Je sais.

— Maintenant, je comprends pourquoi.

Silence.

— Et toi ? demanda Élise.

— J’enseigne toujours.

— J’ai entendu.

— On me laisse encore entrer dans les écoles.

— C’est inquiétant.

Antoine rit.

Ce rire rappela à Élise quelque chose de très ancien.

Le début.

Avant les mensonges.

Avant le groupe.

Avant qu’ils deviennent des versions d’eux-mêmes qu’aucun des deux n’aurait reconnues.

Antoine devint sérieux.

— Je ne t’ai jamais vraiment présenté mes excuses.

Élise ne répondit pas.

— Pas correctement.

Il regarda l’eau.

— J’ai été infidèle.

Je t’ai humiliée.

Je t’ai fait croire que ton calme signifiait que tu accepterais tout.

J’ai utilisé le groupe comme si j’en étais propriétaire.

Et ce soir-là…

Il désigna la piscine.

— Je t’ai poussée.

Élise le regarda.

— Oui.

— Même si je n’avais pas prévu que tu tombes, je t’ai poussée.

— Oui.

— Je suis désolé.

Pas de justification.

Pas de « mais ».

Pas de demande.

Élise sentit quelque chose se détendre à l’intérieur.

Pas l’amour.

Pas le désir de revenir.

Quelque chose de plus simple.

— Merci.

Antoine hocha la tête.

— Je ne te demande rien.

— Je sais.

— Et je suis content que tu ailles bien.

Élise sourit.

— Moi aussi.

Une serveuse passa.

Antoine prit deux verres d’eau.

Il en tendit un à Élise.

— Pas de champagne ?

— J’essaie de faire moins de mauvaises décisions.

Elle rit.

Ils restèrent encore quelques minutes.

Puis Antoine demanda :

— Tu es heureuse ?

Élise réfléchit.

— Je crois.

— Tu crois ?

— J’apprends à ne plus mesurer ça uniquement aux jours où tout va bien.

Antoine hocha la tête.

— Bonne réponse.

— Et toi ?

— Pareil.

Une musique légère provenant de l’intérieur commença.

Pas forte.

Des conversations.

Des rires.

Une soirée normale.

Antoine regarda sa montre.

— Je dois partir.

— D’accord.

Il fit quelques pas.

Puis se retourna.

— Élise.

— Oui ?

— Cette nuit-là…

Il sourit légèrement.

— J’ai cru que ces voitures contenaient des gardes du corps ou je ne sais quoi.

Élise éclata de rire.

— Sérieusement ?

— Quatre voitures noires.

Tout le monde te regardait.

Tu étais trempée.

Delmas annonçait que tu contrôlais le groupe.

Oui, sérieusement.

— Tu avais peur ?

— Terriblement.

— Tant mieux.

Antoine rit.

Puis partit.

Élise le regarda traverser la terrasse.

Elle n’eut aucune envie de le suivre.

Et elle comprit que c’était peut-être cela, la véritable fin heureuse.

Pas qu’il revienne.

Pas qu’il souffre.

Pas qu’elle gagne.