— Parce que ça n’a rien à voir.
Henri se redressa difficilement.
— Ça a tout à voir.
Élise avait perdu sa mère à vingt-six ans.
Une rupture d’anévrisme.
Brutale.
Sans avertissement.
Après sa mort, Élise avait pris l’habitude d’absorber les crises.
De calmer.
De maintenir.
De protéger les apparences.
Antoine était arrivé dans sa vie quelques mois plus tard.
Charismatique.
Ambitieux.
Drôle.
Et surtout, extrêmement rassurant.
Au début.
Henri ne l’avait jamais vraiment aimé.
Mais il respectait ses compétences.
Au fil des années, Antoine avait intégré le groupe.
Puis le comité exécutif.
Puis la direction générale.
Élise, elle, avait choisi de rester en retrait.
Elle dirigeait une fondation familiale et plusieurs investissements.
Elle possédait des actions.
Participait au conseil.
Mais laissait Antoine être le visage visible.
Cela lui convenait.
Jusqu’à ce que cette discrétion devienne, dans l’esprit de son mari, une absence de pouvoir.
Henri montra de nouveau le dossier.
— La cession entrera en vigueur uniquement si deux conditions sont remplies.
— Lesquelles ?
— Premièrement, tu dois l’accepter.
— Et la deuxième ?
— Que je sois déclaré médicalement incapable d’exercer mes fonctions ou que je choisisse définitivement de me retirer.
Élise se figea.
— Tu prépares ta succession.
— Je prépare ton indépendance.
— Ce n’est pas pareil.
— Pour toi, si.
Il lui prit la main.
— Antoine pense que le groupe lui reviendra.
— Tu lui as laissé penser ça.
— Oui.
Élise fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Henri sourit légèrement.
— Parce qu’on apprend beaucoup sur quelqu’un lorsqu’il croit que personne ne peut lui reprendre ce qu’il considère déjà comme sien.
Cette phrase resta dans la tête d’Élise.
Dans les semaines suivantes, elle observa Antoine autrement.
Pas comme une épouse.
Comme une administratrice.
Elle commença à lire.
Vraiment lire.
Contrats.
Notes internes.
Comptes.
Décisions.
Messages.
Elle découvrit des choses qui n’étaient pas criminelles.
Mais inquiétantes.
Antoine concentrait les pouvoirs.
Contournaient certains comités.
Écartait les cadres qui contestaient ses décisions.
Promouvait des proches.
Parmi eux, Camille.
Il préparait également une opération de fusion ambitieuse.
Très risquée.
Un projet qui aurait considérablement augmenté son influence personnelle.
Élise posa des questions.
Antoine minimisa.
Puis il lui répondit un soir :
— Tu ne comprends pas ces sujets.
Cette phrase fut le véritable début de la fin.
Pas Camille.
Pas l’hôtel.
Pas le mensonge.
Tu ne comprends pas.
Élise avait grandi au milieu de ces entreprises.
Elle avait étudié la finance.
Participé à des conseils depuis vingt-neuf ans.
Mais parce qu’elle choisissait de ne pas parler plus fort que les autres, Antoine avait fini par croire qu’elle ne savait rien.
Elle décida alors de ne plus le corriger.
Pas encore.
Deux semaines avant Cannes, Henri fit un malaise.
Son état se détériora.
Les médecins estimèrent qu’il ne pourrait plus assurer ses fonctions.
La deuxième condition fut remplie.
Maître Delmas appela Élise.
— Il faut fixer la date d’activation.
Élise regarda l’invitation à la réception de Cannes.
Antoine organisait cette soirée précisément pour présenter son projet de fusion à plusieurs investisseurs.
Elle répondit :
— Le soir de la réception.
Delmas hésita.
— Vous êtes certaine ?
— Oui.
— Pourquoi ce soir-là ?
Élise observa une photographie d’elle et d’Antoine prise quelques années auparavant.
Ils souriaient.
Ils semblaient amoureux.
Peut-être qu’ils l’étaient encore à ce moment-là.
— Parce que c’est le soir où il pense devenir intouchable.
Ce qu’Élise n’avait pas prévu, c’était la piscine.
Ni l’humiliation.
Ni la présence ouverte de Camille.
Elle avait prévu une réunion discrète après la réception.
Les voitures contenaient plusieurs administrateurs et actionnaires historiques.
Des personnes qu’Élise avait demandé de faire venir discrètement.
Elle voulait leur parler.
Présenter la nouvelle gouvernance.
Confronter Antoine en privé.
Tout aurait dû rester élégant.
Civilisé.
Mais à vingt-deux heures vingt-sept, alors qu’elle se tenait trempée au bord de la piscine, ce scénario n’existait plus.
La première portière s’ouvrit.
Un homme en descendit.
Paul Vernier.
Soixante-huit ans.
Ancien directeur financier du groupe.
Administrateur depuis vingt-cinq ans.
La deuxième voiture libéra Sophie Klein, représentante d’un fonds familial suisse.
Puis deux autres administrateurs.
Puis une femme qu’Antoine connaissait particulièrement bien.
Nathalie Girard.
Directrice financière du groupe.
Le visage d’Antoine changea.
— Nathalie ?
Elle ne répondit pas.
Élise regarda Maître Delmas.
— Tout le monde est là ?
— Oui.
Elle se tourna vers les invités.
— La réception est terminée.
Personne ne bougea.
Élise ajouta :
— Pour ceux qui ne sont pas membres du conseil ou actionnaires invités à la réunion, merci de quitter les lieux.
Antoine s’approcha.
— Tu n’as pas le droit—
Élise le regarda.
Il s’arrêta.
Elle n’avait pas besoin d’élever la voix.
— Si.
Camille observa autour d’elle.
— Antoine ?
Il ne répondit pas.
Un quart d’heure plus tard, la grande salle vitrée de la villa avait été transformée en salle de conseil improvisée.
Élise avait changé de robe.
L’une de ses collaboratrices avait apporté une tenue de rechange dans l’une des voitures.
Un tailleur noir.
Simple.
Ses cheveux encore légèrement humides étaient attachés.
Antoine était assis de l’autre côté de la table.
Camille avait été priée de partir.
Elle avait refusé.
Jusqu’à ce que Delmas lui rappelle qu’elle n’était ni administratrice ni actionnaire.
Elle avait quitté la pièce sous les regards.
Antoine n’avait pas bougé.
Élise s’assit en bout de table.
Maître Delmas ouvrit la séance.
— Conformément aux statuts et à la cession des droits de vote de monsieur Henri Beaumont…
Antoine l’interrompit.
— On ne va pas jouer à ça.
Élise le regarda.
— À quoi ?
— Au conseil improvisé.
— Il n’est pas improvisé.
— Dans une villa ?
— C’est toi qui as choisi la villa.
Quelques administrateurs baissèrent les yeux pour cacher leur réaction.
Antoine serra les mâchoires.
— Très bien.
Il posa ses mains sur la table.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Élise répondit :
— Comprendre.
— Comprendre quoi ?
— Pourquoi tu as engagé le groupe dans un projet à 480 millions d’euros sans obtenir l’approbation formelle du comité des risques.