— Pourquoi vous me les donnez maintenant ?

Nathalie regarda la fenêtre.

— Parce que je n’ai pas eu le courage avant.

Élise ne répondit pas immédiatement.

Puis :

— Merci.

— Vous ne m’en voulez pas ?

— Si.

Nathalie releva les yeux.

— Mais je préfère quelqu’un qui reconnaît tardivement une erreur à quelqu’un qui continue à la cacher.

Ce principe devint rapidement celui d’Élise.

Elle ne lança pas de purge.

Elle ne remplaça pas tous les proches d’Antoine.

Elle demanda seulement une chose.

De la transparence.

Ce changement déstabilisa certains.

Puis rassura les autres.

Mais pendant qu’Élise reconstruisait la gouvernance du groupe, sa vie privée s’effondrait.

Antoine s’installa dans un appartement à Paris.

Camille disparut presque immédiatement.

Trois jours après la soirée de Cannes, elle demanda un congé.

Une semaine plus tard, elle engagea un avocat.

Antoine l’appela.

Elle ne répondit pas.

Finalement, ils se rencontrèrent dans un café.

— Tu pars ? demanda Antoine.

Camille regarda son téléphone.

— Je prends mes distances.

— Maintenant ?

— Antoine…

— Maintenant que je suis suspendu.

Elle soupira.

— Ce n’est pas ça.

— Alors quoi ?

— Toute cette histoire devient toxique.

Il la regarda.

— Tu plaisantes ?

— Je ne veux pas être entraînée dans une guerre familiale.

— Tu étais parfaitement heureuse d’être avec moi quand tu pensais que j’allais contrôler le groupe.

Camille le fixa.

— Tu veux vraiment avoir cette conversation ?

— Oui.

Elle rangea son téléphone.

— Très bien.

Elle se pencha.

— Tu m’as dit pendant un an que ton mariage était terminé.

Que vous restiez ensemble uniquement pour les apparences.

Que ton beau-père allait te confier le groupe.

Que tu allais divorcer.

Rien n’était vrai.

Antoine resta silencieux.

Camille continua :

— Ne me transforme pas en seule responsable parce que tout s’est effondré.

C’était dur.

Mais vrai.

Antoine le savait.

Il quitta le café seul.

Pour la première fois depuis longtemps, il commença à regarder sa propre vie sans la version qu’il racontait habituellement.

Il avait passé des années à justifier chaque décision.

Il travaillait trop parce qu’il devait réussir.

Il trompait Élise parce que leur mariage était devenu froid.

Il contrôlait les équipes parce qu’elles étaient trop lentes.

Il prenait des risques parce que les autres manquaient de courage.

Il avait toujours une explication.

Jamais une responsabilité.

Deux semaines après Cannes, Henri Beaumont demanda à voir Antoine.

Antoine hésita.

Puis accepta.

La rencontre eut lieu à la clinique.

Henri était très affaibli.

Mais son esprit restait clair.

Antoine entra.

— Vous vouliez me voir.

Henri fit signe vers une chaise.

— Assieds-toi.

Antoine resta debout.

— Je préfère.

Henri sourit.

— Toujours besoin de dominer la hauteur de la pièce.

Antoine serra la mâchoire.

— Pourquoi vous m’avez laissé croire que je prendrais votre place ?

— Je ne t’ai jamais dit ça.

— Vous l’avez laissé entendre.

— Tu as entendu ce que tu voulais.

Antoine s’approcha.

— J’ai donné douze ans à votre entreprise.

— Tu as été payé.

— Ce n’est pas ce que je veux dire.

— Je sais.

Henri le regarda.

— Tu veux dire que tu pensais avoir mérité de posséder ce qui ne t’appartenait pas.

Antoine devint rouge.

— Votre fille ne voulait même pas diriger.

— Peut-être.

— Elle s’en fichait.

Henri secoua la tête.

— Voilà ton erreur.

— Laquelle ?

— Tu as toujours cru que celui qui parle le plus fort veut le plus.

Antoine ne répondit pas.

Henri respira difficilement.

— Élise n’a jamais voulu le pouvoir.

C’est exactement pour cela que je préfère qu’elle l’ait.

Antoine rit amèrement.

— Magnifique philosophie.

— Non.

Henri toussa.

— Une leçon que j’ai apprise trop tard.

Antoine observa le vieil homme.

— Vous me détestez ?

Henri réfléchit.

— Non.

— Ça aurait été plus simple.

— Oui.

— Alors pourquoi tout ça ?

Henri resta silencieux quelques secondes.

Puis :

— Parce que je t’ai aimé comme un fils pendant des années.

Antoine releva brutalement les yeux.

Il ne s’attendait pas à cette réponse.

Henri continua :

— Et c’est justement pourquoi je suis déçu.

La colère d’Antoine disparut.

Pas entièrement.

Mais assez pour laisser apparaître autre chose.

La honte.

— Vous pensez que je suis fini.

— Non.

— Le conseil me suspend.

Ma femme me quitte.

Camille m’évite.

Tout le monde me regarde comme si j’étais un fraudeur.

— Tu n’es pas un fraudeur.

— Merci.

— Tu es un homme qui a commencé à croire que ses résultats l’autorisaient à ignorer tout le reste.

Henri le regarda.

— Ça se répare.

Antoine eut un rire triste.

— Pas tout.

— Non.

Henri regarda la fenêtre.

— Pas tout.

Cette phrase accompagna Antoine pendant plusieurs jours.

L’audit se termina.

Aucune infraction pénale.

Mais plusieurs violations de procédures internes.

Le conseil devait maintenant décider de son avenir.

Élise aurait pu exiger son licenciement.

Personne ne l’aurait contestée.

Elle hésita.

Pas par amour.

Du moins, pas seulement.

Mais parce qu’Antoine avait réellement contribué à développer le groupe.

Il avait du talent.

Beaucoup.

Et elle savait que détruire un homme pour se venger n’aurait rien réparé.

Le soir avant le vote, Antoine demanda à la voir.

Ils se retrouvèrent dans leur maison.

Élise n’y dormait presque plus.

Antoine entra dans le salon.

— Merci d’être venue.

— Tu voulais parler.

Il hocha la tête.

— Je ne vais pas me défendre.

Élise attendit.

— C’est nouveau.

— Je sais.

Silence.

Antoine posa une enveloppe sur la table.

— Ma démission.

Élise regarda le document.

— Pourquoi ?

— Parce que si le conseil me maintient, tout le monde pensera que tu m’as sauvé.

Et si tu me fais licencier, ils penseront que tu t’es vengée.

— Et ?

— Alors je pars moi-même.

Élise resta silencieuse.

— C’est ce que tu veux ?

— Non.

— Alors pourquoi ?

Antoine sourit tristement.

— Parce que pour une fois, ce que je veux n’est peut-être pas la question la plus importante.