— Qui me l’a dit.

Antoine fit un pas.

— Élise, baisse la voix.

— Pourquoi ?

Elle regarda autour d’elle.

— Tu as bien choisi un endroit public.

Camille croisa les bras.

— On ne va quand même pas transformer toute la soirée en règlement de comptes conjugal.

Élise se tourna vers elle.

— Tu as raison.

Puis vers Antoine.

— Demande-lui de partir.

— Arrête.

— Une dernière fois.

Antoine aperçut un investisseur important à quelques mètres.

Puis un membre du conseil.

Puis deux cadres qui observaient.

Il sentit la peur monter.

Pas la peur de perdre sa femme.

La peur de perdre son image.

Et lorsqu’Antoine avait peur pour son image, il devenait imprudent.

Élise s’avança.

— Antoine.

Il tendit le bras.

— Stop.

Elle continua.

— Regarde-moi.

Antoine la repoussa.

Il ne voulait probablement pas la faire tomber.

Plus tard, il le répéterait.

Encore et encore.

« Je voulais seulement l’éloigner. »

Mais sa main frappa son épaule avec suffisamment de force.

Le talon d’Élise glissa sur le marbre légèrement humide.

Son visage changea.

Elle chercha un appui.

N’en trouva aucun.

Puis bascula.

L’eau explosa autour d’elle.

Une énorme éclaboussure traversa le bord de la piscine.

Des invités reculèrent.

Un verre tomba.

Le tintement du cristal sur le marbre parut anormalement fort.

Puis plus rien.

Silence.

Camille porta une main devant sa bouche.

Mais derrière ses doigts, Élise distingua clairement le début d’un sourire.

Antoine resta figé.

Élise remonta à la surface.

Ses cheveux collaient à son visage.

Sa robe émeraude flottait autour d’elle.

Pendant deux ou trois secondes, elle resta dans l’eau.

Puis elle rejoignit lentement le bord.

Un serveur tendit la main.

Elle la prit.

Sortit.

L’eau coulait sur le marbre noir.

Personne ne parlait.

Antoine fit un pas.

— Élise…

Elle passa devant lui.

Comme s’il n’existait plus.

Puis une voix masculine se fit entendre.

— Madame Moreau.

Tous les regards se tournèrent.

Maître Delmas avançait depuis l’entrée de la terrasse.

Soixante ans.

Costume bleu marine.

Cheveux gris.

Une fine chemise juridique noire à la main.

Antoine fronça les sourcils.

— Delmas ?

L’avocat ne lui répondit pas.

Il s’arrêta devant Élise.

Puis lui tendit la chemise.

— La cession signée par votre père est officiellement entrée en vigueur ce soir.

Antoine cessa de respirer.

Élise ouvrit le dossier.

Vérifia la première page.

Puis le referma.

Maître Delmas poursuivit :

— Les conditions ont toutes été remplies.

Il regarda brièvement Antoine.

— Madame Moreau contrôle désormais directement cinquante-six pour cent des droits de vote du groupe.

Le silence devint presque irréel.

Camille ne souriait plus.

Antoine regarda l’avocat.

— C’est impossible.

Delmas resta calme.

— Non.

— Son père est hospitalisé.

— Oui.

— Il ne peut pas décider ça maintenant.

— Il l’a décidé il y a huit mois.

Antoine regarda Élise.

— Tu savais ?

Elle ne répondit pas.

— Élise, tu savais ?

Elle sortit de sa pochette un téléphone protégé par une coque étanche.

Composa un numéro.

— Faites avancer les voitures.

Puis elle raccrocha.

Personne ne comprit.

Jusqu’à ce que les premiers phares apparaissent derrière les grilles.

Une Rolls-Royce noire entra lentement.

Puis une Mercedes-Maybach.

Un Range Rover.

Une deuxième Rolls-Royce.

Les véhicules s’alignèrent.

Moteurs tournants.

Vitres noires.

Portières fermées.

Les invités observaient.

Antoine aussi.

— Qui est là-dedans ?

Élise le regarda enfin.

— Tu le sauras bientôt.

Puis elle se tourna vers Maître Delmas.

— On commence.

Et pour la première fois de la soirée, Antoine Moreau comprit que ce n’était pas sa femme qui venait d’arriver en retard à sa réception.

C’était lui qui arrivait trop tard dans la sienne.

PARTIE 2 — CE QUE LE PÈRE D’ÉLISE AVAIT PRÉPARÉ
Trois mois avant la soirée de Cannes, Henri Beaumont avait demandé à voir sa fille seule.

Élise s’en souvenait parfaitement.

Son père occupait une chambre privée dans une clinique située près de Mougins.

Il avait soixante-douze ans.

Cancer.

Traitements.

Fatigue.

Mais lorsqu’Élise entra, son regard restait aussi précis qu’autrefois.

Henri avait fondé le groupe Beaumont à trente ans.

Une petite société de transport maritime.

Puis logistique.

Puis immobilier.

Puis hôtellerie.

Pendant quarante ans, il avait bâti un empire que la presse économique décrivait comme discret, rentable et extrêmement familial.

Ce dernier mot avait toujours amusé Élise.

Familial.

Il ne pouvait pas exister de mot plus trompeur.

Dans les familles riches, l’argent ne supprime pas les problèmes.

Il leur donne seulement de meilleures adresses.

Élise s’assit près du lit.

— Comment tu te sens ?

Henri haussa les épaules.

— Vieux.

— Ce n’est pas un diagnostic.

— C’est plus honnête que les médecins.

Elle sourit.

Puis il lui tendit un dossier.

— Lis.

Élise l’ouvrit.

Il contenait des tableaux.

Des participations.

Des statuts juridiques.

Des actions.

— Papa…

— Lis.

Elle continua.

Au bout de quelques pages, elle releva les yeux.

— Tu veux me transférer tes droits de vote ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Henri la regarda.

— Parce que j’ai fait une erreur.

— Laquelle ?

— Antoine.

Élise referma le dossier.

— Ne commence pas.

— Je ne commence rien.

Henri prit une respiration.

— Je lui ai donné trop de pouvoir.

— Il dirige bien.

— Il dirige vite.

— C’est différent ?

— Beaucoup.

Élise ne répondit pas.

Henri continua :

— Quand quelqu’un pense que chaque relation peut être remplacée par un rapport de force, il finit par croire que le pouvoir lui appartient.

— Antoine n’est pas comme ça.

Henri regarda sa fille.

Longtemps.

— Tu es sûre ?

Élise détourna les yeux.

À l’époque, elle connaissait déjà l’existence de Camille.

Pas toute l’histoire.

Pas depuis combien de temps.

Mais suffisamment.

Une photographie.

Puis un message.

Puis un reçu d’hôtel oublié.

Elle n’avait encore rien dit.

Henri comprit.

— Il y a autre chose.

Élise resta silencieuse.

— Élise.

— Je vais gérer.

Son père soupira.

— C’est exactement ce que ta mère disait chaque fois qu’elle souffrait.

— Ne parle pas de maman.

— Pourquoi ?