Élise regarda son mari.

Pour la première fois depuis longtemps, elle reconnaissait l’homme dont elle était tombée amoureuse.

Pas entièrement.

Mais un fragment.

— Camille ?

— Terminé.

— Parce qu’elle est partie ?

Antoine accepta le coup.

— Aussi.

Élise détourna les yeux.

— Tu vois ?

Il acquiesça.

— Oui.

— Tu continues à dire la vérité seulement quand elle ne peut plus te coûter davantage.

Antoine baissa la tête.

— Je sais.

Élise prit l’enveloppe.

— Je ne sais pas si je pourrai te pardonner.

— Je ne te le demande pas.

— Vraiment ?

— Non.

Il la regarda.

— Je te demande seulement de croire que je comprends enfin pourquoi tu pourrais ne jamais le faire.

Ce fut la première excuse qu’Élise crut.

Pas parce qu’il demandait pardon.

Parce qu’il n’exigeait rien en échange.

Elle ne lui répondit pas.

Mais elle ne jeta pas non plus l’enveloppe.

Le lendemain, Antoine quitta officiellement le groupe.

Sans prime exceptionnelle.

Sans titre honorifique.

Sans siège au conseil.

Il conserva les actions qui lui appartenaient légalement.

Rien de plus.

Pendant plusieurs mois, il disparut presque entièrement de la vie publique.

Et Élise devint officiellement présidente du groupe Beaumont.

Ce qui aurait dû être une victoire ressemblait pourtant rarement à une victoire.

Son père était de plus en plus malade.

Son mariage touchait à sa fin.

Ses journées commençaient à six heures.

Se terminaient parfois après minuit.

Elle découvrait enfin quelque chose que son père lui avait caché toute sa vie :

le pouvoir était moins souvent un privilège qu’une accumulation de problèmes dont personne d’autre ne voulait être responsable.

Puis, un matin de février, Maître Delmas l’appela.

— Élise.

Elle comprit immédiatement à sa voix.

— Papa ?

Silence.

— Oui.

Henri Beaumont était mort pendant la nuit.

Élise resta assise dans son bureau.

Seule.

Elle ne pleura pas immédiatement.

Elle regarda simplement les dossiers.

La ville.

La lumière.

Puis la porte.

Comme si son père pouvait encore entrer et lui dire qu’elle avait mal compris un chiffre.

Finalement, les larmes arrivèrent.

Et cette fois, elle ne tenta pas de les retenir.

PARTIE 4 — CE QUI RESTE APRÈS LA CHUTE
Les funérailles d’Henri Beaumont eurent lieu dans la plus grande discrétion.

Pas de presse.

Pas de photographes.

Pas de grands discours.

Une petite église.

La famille.

Quelques collaborateurs historiques.

Des amis.

Élise était au premier rang.

Antoine arriva seul.

Il s’assit loin derrière.

Il n’avait pas demandé la permission.

Il n’avait pas essayé de la rejoindre.

Après la cérémonie, il attendit près de la sortie.

Lorsque Élise passa, il murmura :

— Je suis désolé.

Elle s’arrêta.

— Merci d’être venu.

Puis continua.

Ce fut leur seule conversation ce jour-là.

Deux mois plus tard, leur divorce fut officiellement engagé.

Sans guerre médiatique.

Sans déclaration.

Sans bataille pour la maison.

Antoine accepta presque toutes les conditions raisonnables proposées.

Élise trouva cela étrange.

Puis comprit que ce n’était pas de la faiblesse.

Peut-être seulement la première décision adulte qu’il prenait depuis longtemps.

Ils ne se remirent pas ensemble.

Et cette absence de réconciliation romantique surprit certains de leurs proches.

Mais Élise ne considérait pas cela comme un échec.

Toutes les histoires heureuses ne se terminent pas par deux personnes qui se retrouvent.

Parfois, elles se terminent par deux personnes qui cessent enfin de se faire du mal.

Un an passa.

Le groupe Beaumont changea.

Élise ne conserva pas tous les pouvoirs que son père lui avait transmis.

Au contraire.

Elle créa trois comités indépendants.

Sépara davantage le contrôle familial de la direction opérationnelle.

Nomma une directrice générale extérieure à la famille.

Renforça les procédures de risque.

Certains administrateurs furent surpris.

— Votre père voulait que vous contrôliez le groupe, lui dit un jour Paul Vernier.

Élise sourit.

— Non.

— Pourtant—

— Mon père voulait que je puisse empêcher quelqu’un de le contrôler seul.

Ce n’est pas la même chose.

Cette décision changea profondément la perception que beaucoup avaient d’elle.

On avait cru qu’Élise allait prendre le trône de son père.

Elle préféra modifier la pièce pour qu’il n’y ait plus de trône.

Camille Laurent quitta définitivement le groupe.

Elle retrouva un poste dans une agence de communication quelques mois plus tard.

Élise ne tenta jamais de l’empêcher de travailler.

Une fois, lors d’un dîner professionnel à Paris, elles se croisèrent.

Camille s’approcha.

Hésita.

— Élise.

— Camille.

Silence.

— Je voulais te dire…

Élise attendit.

— Je suis désolée.

Élise la regarda.

Elle avait imaginé cette scène des dizaines de fois.

Dans certaines versions, elle répondait froidement.

Dans d’autres, elle l’humiliait.

Dans d’autres encore, elle l’ignorait.

Mais lorsqu’elle fut réellement là, elle ne ressentit presque rien.

— Merci.

Camille sembla surprise.

— C’est tout ?

Élise sourit légèrement.

— Qu’est-ce que tu voudrais que je fasse de plus ?

Camille baissa les yeux.

— Rien.

— Alors bonne soirée.

Élise partit.

Elle comprit à cet instant qu’elle avait véritablement tourné la page.

Pas lorsqu’elle avait pris le contrôle du groupe.

Pas lorsqu’Antoine avait démissionné.

Pas lors du divorce.

Mais lorsqu’elle avait regardé Camille et ne s’était plus sentie obligée de gagner.

Antoine, de son côté, traversa une période plus compliquée.

Pendant six mois, il refusa plusieurs offres.

Des concurrents voulaient l’embaucher.

Son nom restait prestigieux.

Ses compétences n’avaient pas disparu.

Mais il savait qu’en acceptant trop vite un autre poste de pouvoir, il recommencerait probablement exactement la même vie.

Alors il fit quelque chose qui surprit tout le monde.

Il retourna enseigner.

Avant de rencontrer Élise, il avait donné quelques cours dans une école de commerce.

Il reprit un séminaire.

Puis deux.

Gouvernance.

Négociation.

Gestion de crise.

Au premier cours, un étudiant lui demanda :

— Quelle a été votre plus grosse erreur professionnelle ?

Antoine resta silencieux.

Toute la salle attendait une réponse sophistiquée.

Une acquisition ratée.

Un mauvais recrutement.

Une erreur financière.

Il répondit :

— Croire que mes résultats me donnaient le droit d’arrêter d’écouter les gens.

Le cours devint silencieux.

— Et personnellement ? demanda un autre.