Silence.
Antoine regarda Nathalie Girard.
— C’est toi ?
Elle ne répondit pas.
Élise poursuivit :
— Pourquoi trois cadres qui s’y opposaient ont été déplacés en six mois.
— Réorganisation.
— Pourquoi Camille Laurent est passée de directrice communication adjointe à vice-présidente stratégie sans processus de recrutement.
Cette fois, Antoine pâlit.
— C’est personnel.
— Non.
Élise ouvrit un dossier.
— Son salaire est payé par l’entreprise.
Son bonus aussi.
Son appartement professionnel à Paris également.
Elle leva les yeux.
— Ça devient professionnel.
Antoine ne répondit plus.
La réunion dura deux heures.
Deux heures pendant lesquelles Élise démontra qu’elle avait fait ce qu’Antoine croyait impossible.
Elle avait travaillé.
Elle connaissait les chiffres.
Les contrats.
Les risques.
Les rapports.
Et chaque fois qu’Antoine tentait de transformer le débat en conflit conjugal, elle le ramenait aux faits.
À une heure douze du matin, Paul Vernier demanda une suspension.
Tout le monde sortit.
Élise resta seule près de la fenêtre.
La piscine brillait encore dehors.
Antoine entra.
Ferma la porte.
— Tu prépares ça depuis combien de temps ?
— Trois mois.
— Avec ton père ?
— Oui.
Il rit sans joie.
— Incroyable.
— Quoi ?
— Toute ta famille.
— Fais attention.
— Vous m’avez utilisé.
Élise se retourna.
— Utilisé ?
— Pendant douze ans.
— Antoine.
Elle s’approcha.
— Tu es devenu directeur général parce que mon père t’a fait confiance.
Tu as eu les mêmes droits, le même salaire et la même possibilité de prouver ce que tu valais que n’importe quel dirigeant.
— Mais jamais son entreprise.
— Voilà.
Elle comprit enfin.
— C’est ça qui te détruit.
Antoine détourna les yeux.
— Tu ne voulais pas diriger.
— Non.
— Alors pourquoi maintenant ?
Élise regarda le reflet de la piscine.
— Parce que je ne veux plus laisser quelqu’un confondre mon absence d’ambition personnelle avec un abandon de responsabilité.
Antoine la fixa.
— Et nous ?
Elle se retourna.
— Nous ?
— Notre mariage.
Élise resta silencieuse.
— Tu vas tout jeter pour Camille ?
La question la surprit presque.
— Moi ?
Elle eut un rire triste.
— Antoine, c’est toi qui m’as poussée dans une piscine devant cent personnes avec ta maîtresse à côté de toi.
Il baissa la tête.
— C’était un accident.
— La piscine, peut-être.
Elle marqua une pause.
— Les onze mois avant, non.
Antoine ferma les yeux.
— Je peux arrêter.
— Camille ?
— Oui.
— Tu penses vraiment que c’est la question ?
Il ne répondit pas.
Élise se rapprocha.
— Ce soir, tu as eu peur du regard des invités avant d’avoir peur de m’avoir blessée.
C’est ça que je n’arrive pas à oublier.
Antoine releva les yeux.
Pour la première fois, il n’avait aucune réponse brillante.
Aucune stratégie.
Aucune phrase.
Seulement un visage fatigué.
Et une question qu’il n’osa pas poser.
Est-ce déjà terminé ?
La porte s’ouvrit.
Maître Delmas apparut.
— Madame Moreau.
Élise se tourna.
— Le conseil est prêt.
Antoine regarda Delmas.
Puis Élise.
— Pour quoi ?
Delmas répondit :
— Le vote sur votre suspension temporaire de la direction générale.
Le visage d’Antoine se vida.
Et cette fois, personne ne sourit.
PARTIE 3 — LE PRIX DU POUVOIR
À deux heures dix-sept du matin, Antoine Moreau fut suspendu de ses fonctions de directeur général.
Six voix pour.
Une abstention.
Une voix contre.
La sienne.
La décision devait durer trente jours.
Le temps d’un audit interne.
Élise fut nommée présidente exécutive par intérim.
La nouvelle ne fut pas communiquée avant le lendemain matin.
Mais dans un milieu où les informations circulaient plus vite que les communiqués officiels, beaucoup savaient déjà.
À huit heures, plusieurs journalistes appelaient.
À neuf heures, trois partenaires financiers demandaient une réunion.
À dix heures trente, la photographie d’Antoine et Camille circulait déjà sur les téléphones de plusieurs cadres.
Personne ne savait qui l’avait prise.
Élise refusa toute déclaration personnelle.
Le communiqué officiel disait simplement :
Le conseil d’administration a décidé une évolution temporaire de la gouvernance dans le cadre d’un audit stratégique.
Rien sur le mariage.
Rien sur Camille.
Rien sur la piscine.
C’était volontaire.
Élise ne voulait pas gagner par humiliation.
Elle voulait savoir ce qu’était devenue l’entreprise de son père.
Et très vite, elle découvrit que le problème était plus grave qu’une liaison extraconjugale.
L’audit révéla plusieurs engagements pris avec des partenaires sans contrôle suffisant.
Pas de vol.
Pas de détournement.
Mais une prise de risque excessive.
Antoine avait parié.
Sur la croissance.
Sur les marchés.
Sur sa propre capacité à convaincre tout le monde après coup.
La fusion qu’il préparait aurait pu fonctionner.
Elle aurait même pu devenir un immense succès.
Mais si elle échouait, le groupe aurait été dangereusement endetté.
Élise convoqua tous les directeurs.
Certains arrivèrent en pensant qu’elle ne tiendrait pas une semaine.
Ils découvrirent autre chose.
Elle ne parlait pas beaucoup.
Mais elle posait les bonnes questions.
— Combien ?
— Quand ?
— Qui a validé ?
— Quel risque si le scénario bas se réalise ?
— Pourquoi cette hypothèse n’apparaît-elle pas dans le rapport ?
Les réunions commencèrent à changer.
Les cadres qui avaient pris l’habitude de flatter Antoine furent soudain beaucoup moins bavards.
D’autres, restés silencieux depuis des années, commencèrent à parler.
Nathalie Girard fut l’une des premières.
Un soir, elle entra dans le bureau d’Élise.
— Vous avez cinq minutes ?
— Oui.
Elle ferma la porte.
— Je dois vous montrer quelque chose.
Elle posa une clé USB sur le bureau.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Les analyses que nous avions préparées sur l’opération suisse.
— Celles du comité des risques ?
— Non.
Nathalie hésita.
— Celles qui n’ont jamais été présentées au comité.
Élise la regarda.
— Pourquoi ?
— Antoine nous a demandé de refaire les hypothèses.
— Refaire ?
— Les premières étaient trop pessimistes.
— Elles étaient fausses ?
— Non.
Élise comprit.
— Elles étaient gênantes.
Nathalie acquiesça.
— Oui.
Élise resta silencieuse.