Deux années passées dans une cellule de neuf mètres carrés de la maison d’arrêt de Fresnes, rythmées par les bruits métalliques des verrous, le vacarme des cours de promenade et la ronde silencieuse des surveillants derrière l’œilleton. Pendant tout ce temps, je n’avais demandé aucune remise en liberté sous contrôle judiciaire. Je n’avais déposé aucun recours. Mes avocats avaient fini par renoncer à me faire plaider la contrainte morale ou l’irresponsabilité pénale partielle.

Je voulais être jugé. Je voulais que chaque détail de cette journée immonde soit étalé sous la lumière crue des néons de la salle d’audience, gravé dans les comptes rendus sténographiques pour que personne n’oublie qui j’étais réellement.

Rebecca, elle, s’était battue pied à pied.

Elle avait changé trois fois de ligne de défense, accusant successivement ses beaux-parents de maltraitance passée, les médecins de mauvaise prescription médicale, et moi-même de l’avoir séquestrée et forcée à assister au drame sous la menace. Mais les enregistrements téléphoniques du cloud et les relevés bancaires accablants – montrant qu’elle avait souscrit en ligne une assurance-vie frauduleuse sur la tête de Margaret trois semaines avant le drame – avaient anéanti sa stratégie d’évitement.

Le dernier jour du procès, la salle était pleine à craquer.

Des curieux, des voisins du village du lac, des journalistes de faits divers se pressaient sur les bancs de bois verni. Rebecca était assise à l’autre extrémité du box vitré des accusés. En deux ans de détention préventive, elle avait vieilli de quinze ans. Ses cheveux blonds avaient perdu leur éclat pour devenir une masse terne striée de mèches grises mal teintes ; son visage s’était creusé, laissant ressortir un nez pointu et des mâchoires dures de carnassier affamé. Elle refusait obstinément de me regarder.

Le président du tribunal, un vieux magistrat à la voix blanche et aux lunettes d’écaille, s’est levé pour donner la parole aux jurés populaires.

Les chefs d’accusation sont tombés un à un, rythmés par la formule solennelle de la République :

« Sur la question numéro une : l’accusée Rebecca Laurent est-elle coupable d’avoir administré des substances mortifères à la personne de Margaret Mercier avec préméditation ? Oui, à l’unanimité. »

« Sur la question numéro deux : l’accusé Daniel Mercier est-il coupable d’avoir volontairement donné la mort à sa mère légitime Margaret Mercier avec préméditation ? Oui, à la majorité absolue. »

La peine est tombée comme une guillotine de plomb : réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de vingt-deux ans pour Rebecca. Vingt-cinq ans de réclusion criminelle pour moi, assortis d’une déchéance totale de tous mes droits civils et de l’exclusion absolue de tout bénéfice lié à la succession de ma victime.

Quand le marteau d’ébène du président a frappé le bois de la tribune pour clore les débats, Rebecca s’est effondrée en hurlant sur le banc du box, ses poings battant la vitre blindée en insultant les jurés, les avocats et les gardiens qui tentaient de la maîtriser. On a dû la traîner de force par les escaliers dérobés menant aux geôles du sous-sol, ses cris de bête blessée résonnant longtemps sous les voûtes séculaires du palais de justice.

Moi, je me suis levé sans un mot.

J’ai tendu mes poignets aux deux gendarmes d’escorte. Le métal des menottes s’est refermé avec un double clic familier.

En me retournant pour descendre à mon tour les marches vers l’oubli, mon regard a balayé pour la dernière fois la tribune du public.

Au fond de la salle, assis sur le dernier banc à l’ombre d’une colonne de marbre, il y avait un vieil homme à la barbe grise informe et aux yeux tristes. Paul Tardieu. Le pêcheur du lac Blackwater.

Il tenait entre ses grosses mains calleuses une casquette de laine usée. Il n’y avait plus de haine dans ses yeux. Seulement une pitié immense, dévastatrice, pour l’homme brisé qui passait devant lui la tête basse.

Nos regards se sont croisés. Tardieu a lentement hoché la tête, un geste silencieux qui ne disait ni pardon ni condamnation, mais qui constatait simplement le naufrage absolu d’une vie d’homme.

J’ai descendu les marches en pierre menant aux cellules souterraines.

Dans l’obscurité fraîche du couloir, loin de la lumière du jour et des regards du monde, j’ai fermé les yeux. Et pour la première fois depuis deux ans, je n’ai pas vu le reflet de l’eau noire ou le grincement du bois pourri du quai.

J’ai revu la table de cuisine en formica blanc de mon enfance. Le poêle à charbon qui ronronnait doucement dans l’angle du mur. Ma mère penchée au-dessus d’une casserole de soupe fumante, son vieux cardigan rouge boutonné jusqu’au cou, qui se retournait vers moi avec ce sourire fatigué mais inépuisable qui n’appartenait qu’à elle.

« Mange ta soupe, Daniel. Tu vas grandir, tu vas devenir un homme droit. »

J’ai glissé le long du mur froid de la cellule d’attente, posé mes paumes enchaînées sur mes genoux, et dans le silence sépulcral du sous-sol, j’ai murmuré pour moi seul, pour personne, pour l’éternité :

« Je sais, maman. Tu es toujours ma mère. Et moi, je ne serai plus jamais le fils de personne. »