Parce que le poison, c’était elle qui l’avait versé, oui. Mais les deux mains qui s’étaient posées sur le caoutchouc noir des poignées, les deux bras qui s’étaient détendus pour faire basculer le fauteuil par-dessus le vide, c’étaient les miens.

Chapitre 7 : La chambre aux souvenirs

Le lendemain de la reconstitution, j’ai obtenu une autorisation exceptionnelle sous escorte policière pour retourner une heure dans la maison de ma mère afin d’assister maître Delorme dans l’inventaire des scellés et désigner un vêtement décent pour la mise en bière.

La petite maison ouvrière en briques rouges se dressait au bout d’une impasse calme de la banlieue industrielle. Le jardin était en friche, envahi d’herbes folles et de rosiers grimpants non taillés. Ma mère ne pouvait plus s’en occuper depuis que ses jambes l’avaient lâchée.

Quand la serrure a tourné, l’odeur m’a frappé au cœur comme un couteau rouillé.

Ça sentait la lavande séchée, la cire d’abeille bon marché, le pain d’épices et la vieille eau de Cologne à la rose. L’odeur de mon enfance. L’odeur des dimanches d’hiver où je rentrais de l’école primaire avec les genoux écorchés et où elle me soignait avec un coton imbibé d’éther en soufflant doucement sur ma peau pour que ça ne pique pas.

Deux gendarmes sont restés plantés sur le seuil du couloir, silencieux, leurs mains posées sur leurs ceinturons.

Je suis entré dans le salon.

Sur la cheminée en marbre gris, il n’y avait qu’une seule photographie encadrée. Une vieille photo couleur aux tons sépia datant de l’été 1988. J’avais sept ans. J’étais assis sur un muret de pierre au bord de la mer, tenant une glace à moitié fondue dans mes petites mains collantes. Margaret se tenait derrière moi, jeune, radieuse, les yeux plissés par le soleil éclatant, ses cheveux bruns volant dans la brise marine. Ses deux mains étaient posées sur mes épaules d’enfant, fermes, protectrices, inébranlables.

Sur le revers du cadre en bois, une écriture fine, légèrement tremblée par l’âge et la maladie, avait été tracée au crayon noir :

« Mon petit Daniel. Quoi qu’il arrive, où que tu ailles, tu seras toujours mon plus grand chef-d’œuvre. Pardonne-moi de ne pas avoir su te protéger du monde. »

Je me suis effondré sur le vieux canapé en velours râpé où elle s’asseyait chaque après-midi pour tricoter.

À côté de son fauteuil habituel, sur la table basse, se trouvait son panier d’ouvrage en osier. À l’intérieur, parmi les pelotes de laine écrue et les aiguilles en buis, se trouvait une petite boîte d’allumettes en carton.

Je l’ai ouverte d’une main tremblante.

À l’intérieur reposait un bouton en nacre rouge foncé. Le bouton manquant de son vieux cardigan. Elle ne l’avait pas recousu parce que ses mains tremblaient trop à cause du poison que Rebecca lui glissait chaque soir dans sa tisane de camomille. Mais elle l’avait gardé précieusement là, attendant sans doute que son fils vienne un après-midi lui rendre visite et propose de l’aider à enfiler le fil dans le chas de l’aiguille.

Je n’étais jamais venu.

J’avais toujours été « trop occupé » par les bilans financiers, par les devis en souffrance, par les exigences tyranniques d’une épouse qui exigeait des week-ends dans des hôtels de luxe pour sauver les apparences de notre couple mourant.

Je n’avais pas trouvé dix minutes pour venir recoudre un bouton sur le gilet de ma mère.

Mais j’avais trouvé le temps de l’emmener au bord du lac Blackwater.

« Monsieur Mercier, a dit doucement l’un des gendarmes depuis le pas de la porte. Le maître d’hôtel des pompes funèbres demande le vêtement pour la cérémonie. Il faut choisir maintenant. »

Je me suis levé. J’ai contourné le meuble d’entrée, suis entré dans la chambre minuscule où les draps sentaient encore son sommeil, et j’ai ouvert la penderie en chêne massif.

Il n’y avait pas beaucoup de robes. Margaret vivait avec presque rien, économisant sou par sou chaque mois de sa maigre pension de veuve pour pouvoir payer mes études d’ébénisterie vingt ans plus tôt, puis pour constituer ce pécule secret qu’elle espérait utiliser pour me sauver de la faillite.

J’ai décroché une robe en crêpe bleu marine à col blanc, celle qu’elle réservait pour les grandes occasions : la communion de mon cousin, mon mariage à la mairie – ce mariage où elle était restée au dernier rang, le regard lourd d’une tristesse prémonitoire que j’avais alors prise pour de la jalousie mesquine.

J’ai serré le tissu contre ma poitrine. J’ai enfoui mon visage dans les plis de laine pour y voler une dernière fois son odeur, une dernière trace de son passage sur cette terre que j’avais souillée de ma lâcheté.

« Daniel. »

La voix a retenti, si claire, si proche dans la pièce silencieuse que j’ai sursauté violemment, lâchant presque le cintre.

Mais il n’y avait personne. Seulement le vent qui secouait les volets mal fermés et le cliquetis de mes menottes contre les boutons métalliques de ma veste de survêtement.

C’était dans ma tête. Et je savais avec une terrifiante certitude que cette voix ne me quitterait plus jamais. Elle m’accompagnerait dans le fourgon cellulaire. Elle m’accompagnerait devant le jury de la cour d’assises. Elle résonnerait entre les quatre murs de ma cellule à l’isolement, chaque nuit, chaque heure, chaque seconde jusqu’au jour où mon propre cœur cesserait de battre.

« Je suis toujours ta mère ! »

Ce n’était pas une malédiction. C’était bien pire que ça : c’était un pardon qu’elle m’avait accordé avant même de couler au fond de l’eau, et c’était précisément ce pardon immérité qui allait faire de chaque souffle restant de ma vie un enfer sur terre.

Chapitre 8 : Le verdict de la mémoire

Deux années ont passé avant que s’ouvre le procès devant la cour d’assises départementale.