Deux fourgons de gendarmerie barraient l’accès à la piste forestière. Des rubans de plastique jaune « Scène de crime – Accès interdit » frémissaient sous les rafales entre les troncs de bouleaux.
J’étais là, les chevilles entravées par une chaîne courte, les mains menottées devant la taille, entouré de deux gardes armés. Rebecca se tenait dix mètres derrière moi, encadrée par son avocat personnel – un ténor du barreau dépêché en urgence de la capitale grâce aux dernières économies de ses parents. Elle portait un manteau gris anthracite de prêt et des lunettes de soleil massives pour cacher son visage aux objectifs des journalistes parqués à trois cents mètres derrière les barrages.
Au bout du quai, un mannequin de plastique lesté avait été assis sur un fauteuil roulant identique à celui de ma mère.
Le juge d’instruction, un homme jeune aux tempes prématurément argentées, lisait le procès-verbal à haute voix face au greffier qui tapait sur un ordinateur portable protégé sous un parapluie.
« Daniel Mercier, avancez jusqu’au point d’impact. »
Chaque pas sur les planches disjointes résonnait comme un coup de marteau dans mon estomac. Le bois grinçait. C’était exactement le même son. Ce grincement humide qui avait accompagné les dernières secondes de vie de Margaret.
Je me suis arrêté à cinquante centimètres du vide. L’eau clapotait contre les pilotis pourris, noire, insondable, froide comme un sépulcre.
« Positionnez vos mains sur les poignées du fauteuil, a ordonné le magistrat. »
Mes doigts tremblants se sont refermés sur le caoutchouc froid. J’ai revu la scène avec une netteté chirurgicale, impitoyable. J’ai revu les jointures blanches de ma mère sur les accoudoirs. J’ai réentendu son cri brisé : « Je suis toujours ta mère ! »
« Maintenant, Mercier, mimez le geste exact. »
Je n’ai pas pu. Mes bras sont restés pétrifiés le long de mon corps. J’ai baissé la tête et un sanglot sec, sans larmes, a déchiré ma poitrine.
« Je ne peux pas.
— Vous devez exécuter la demande du juge, a rappelé mon avocat commis d’office d’une voix prudente. C’est nécessaire pour l’évaluation balistique de la poussée.
— Je ne peux pas ! ai-je crié en me retournant vers le groupe. Je l’ai tuée ! Qu’est-ce que vous voulez voir de plus ? Je l’ai poussée de toutes mes forces parce que j’étais un lâche, parce que je préférais assassiner la femme qui m’avait donné la vie plutôt que de regarder en face ma propre misère ! »
À ces mots, Rebecca a laissé échapper un ricanement mauvais, audible malgré le sifflement du vent.
« Quelle comédie pathétique, a-t-elle lancé d’une voix sèche à l’adresse du magistrat. Regardez-le jouer les martyrs repentis. Il a toujours été faible. Il a toujours été incapable d’assumer quoi que ce soit. C’est lui qui a tué cette vieille folle pour son héritage ! Moi, je n’étais qu’une spectatrice terrorisée !
— Une spectatrice ? est intervenue une voix calme derrière nous. »
L’adjudant-chef Vasseur s’est avancé sur le ponton. Il tenait dans sa main gantée une pochette plastique transparente contenant plusieurs feuilles imprimées sorties d’un laboratoire médico-technique.
« Le serveur cloud a parlé hier soir à vingt-deux heures, madame Mercier, a dit Vasseur en fixant Rebecca dans les yeux. Les techniciens ont extrait l’intégralité des fichiers audio. Mais ce n’est pas tout ce qu’ils ont trouvé. »
Le silence est retombé sur la jetée, plus lourd que l’eau du lac. Rebecca s’est raidie sous son manteau.
« Ils ont également synchronisé vos historiques de navigation Internet partagés sur la tablette familiale, a poursuivi l’officier sans hausser la voix. Notamment vos recherches nocturnes du mois d’octobre. “Temps de submersion d’un fauteuil roulant adulte”. “Profondeur moyenne du lac Blackwater zone est”. Et surtout : “Symptômes d’une intoxication progressive à la digitaline chez les personnes âgées polymédicamentées”. »
Un murmure horrifié a parcouru les rangs des gendarmes.
Mon regard s’est braqué sur Rebecca. Mon souffle s’est coupé.
La digitaline.
Ma mère prenait un traitement pour le cœur depuis quatre ans. Mais depuis six mois, ses jambes faiblissaient anormalement. Elle avait des nausées permanentes, des vertiges inexpliqués que son médecin traitant mettait sur le compte de la sénilité et de l’âge avancé. C’était pour cela qu’elle avait fini par accepter le fauteuil roulant. Ce fauteuil que Rebecca avait insisté pour acheter elle-même d’occasion sur un site de petites annonces.
« L’autopsie définitive a été rendue ce matin, a conclu Vasseur en tendant le dossier au juge d’instruction. Le taux de digitaline dans le sang de Margaret Mercier était trois fois supérieur à la dose thérapeutique maximale. Même sans cette noyade, son cœur aurait lâché d’ici deux semaines. Vous aviez déjà commencé à la tuer à petit feu dans sa propre maison, madame Mercier. Le lac n’était qu’un plan d’urgence parce que le notaire traînait trop à votre goût. »
Le visage de Rebecca s’est décomposé d’un bloc. Les lèvres pincées, le teint cireux, elle a reculé d’un pas vers la rive, mais les deux gendarmes l’ont immédiatement saisie par les coudes. Ses lunettes de soleil ont glissé sur son nez, révélant des yeux écarquillés par une terreur absolue : celle du gibier pris au piège de son propre venin.
« Ce n’est pas vrai… a-t-elle bégayé, la voix brisée, perdant toute contenance. C’est un coup monté… Daniel m’a piégée… c’est lui qui lui donnait ses pilules le soir ! »
Mais personne ne l’écoutait plus. Le juge d’instruction hochait la tête avec une froideur de marbre en signant le mandat de dépôt criminel immédiat pour empoisonnement avec préméditation et complicité d’assassinat.
Je l’ai regardée se débattre, hurler des insultes immondes tandis qu’on la traînait de force vers l’arrière du fourgon cellulaire. Ses talons labouraient la terre meuble du chemin forestier, laissant deux sillons profonds dans la boue.
Elle était détruite. La justice des hommes allait la broyer sans pitié, l’enfermer entre quatre murs de béton pour les trente prochaines années de son existence.
Mais cette vision ne m’a procuré aucun soulagement. Aucune paix. Aucune victoire.