À vingt et une heures, la notification de garde à vue pour homicide volontaire avec préméditation m’a été signifiée. Rebecca a reçu la même pour complicité d’assassinat.
On m’a retiré mes lacets, ma ceinture, ma montre. On m’a enfermé dans une cellule de dégrisement au sous-sol, une pièce carrelée de blanc pisseux éclairée au néon permanent, avec un banc de béton pour tout mobilier et une porte en acier percée d’un judas grillagé.
Le froid ne m’avait jamais quitté. Il n’était plus dans mes muscles, il était incrusté dans mes os, dans mon sang, dans mon cerveau. Chaque fois que je fermais les yeux, je revoyais le visage de Margaret à travers l’eau verte du lac. Ce regard lucide, terrifiant de tristesse. Ce regard qui ne me maudissait même pas, mais qui semblait dire : Regarde ce que tu es devenu, mon petit garçon.
Vers minuit, des éclats de voix ont troué le silence feutré du couloir.
C’était Rebecca. On la transférait vers le quartier des femmes ou vers une salle d’interrogatoire supérieure. Sa voix résonnait contre les dalles de béton, perçante, hystérique, débarrassée de tout ce vernis de grande dame bourgeoise dont elle s’était drapée pendant dix ans.
« Vous n’avez aucune preuve matérielle ! hurlait-elle aux gendarmes qui la guidaient sans ménagement. C’est lui qui tenait les poignées ! Ses empreintes sont les seules sur le métal ! C’est un dépressif, un raté, un failli ! Il a pété les plombs parce que sa mère refusait de lui prêter cinquante mille euros ! Je n’ai rien fait ! Je l’ai supplié d’arrêter ! Relâchez-moi immédiatement ou mon avocat va vous faire traîner devant l’inspection générale ! »
J’ai collé mon visage contre la vitre blindée du judas. À travers la fente, je l’ai vue passer.
Elle était menottée dans le dos. Sa veste crème était froissée, son maquillage avait coulé en traînées noirâtres sous ses yeux étroits, lui donnant l’allure d’un spectre hideux. En passant devant ma porte, elle a tourné la tête et nos regards se sont croisés une fraction de seconde.
Elle n’a pas montré de honte. Elle a craché vers la vitre de ma cellule, un filet de salive haineux qui s’est écrasé contre le verre de mon côté, avant d’être entraînée plus loin par deux militaires impassibles.
Je me suis laissé glisser le long du mur froid jusqu’au sol de ciment.
C’était donc ça. Onze ans de vie commune. Les vacances sur la côte atlantique, les dîners d’anniversaire, les projets de fonder une famille qu’elle repoussait toujours sous prétexte qu’on n’avait pas encore « la situation idéale ». Tout cela n’avait été qu’une lente transaction commerciale, une sangsue méthodique qui m’avait vidé de mon argent, de mon estime de moi-même, de mes attaches familiales, pour finalement faire de moi un matricide.
Mais je ne la laisserais pas réécrire l’histoire.
Quand Vasseur est revenu le lendemain matin à l’aube, apportant un gobelet de café tiède qui sentait le carton, je ne tremblais plus.
« Mercier. Votre avocat commis d’office arrive dans une heure. Vous feriez mieux de vous taire d’ici là.
— Je n’ai pas besoin d’attendre pour vous donner ce que vous cherchez, adjudant-chef. »
L’officier s’est arrêté au milieu de la cellule, les sourcils froncés.
« Mon téléphone portable, ai-je dit d’une voix sourde mais parfaitement articulée. Vous l’avez saisi sous scellés hier soir dans la poche de ma veste.
— Oui. Il a passé dix minutes sous l’eau. Les techniciens de l’IRCGN sont en train d’essayer de récupérer la puce mémoire, mais les circuits ont grillé.
— Vous n’avez pas besoin de la mémoire physique de l’appareil. Tout est sur un serveur distant chiffré. Une application de sauvegarde automatique pour mes devis professionnels. Mon compte cloud utilise une double authentification liée à ma boîte mail professionnelle. Je vais vous donner le mot de passe et les identifiants. »
Vasseur a tiré un calepin de sa poche de poitrine. « Qu’est-ce qu’on va trouver là-dessus, Mercier ?
— Les enregistrements des conversations téléphoniques des trois derniers mois. Mon téléphone enregistrait automatiquement chaque appel entrant et sortant pour que je n’oublie aucune commande de mes clients sur les chantiers. Rebecca ne le savait pas. »
Je me suis redressé sur le banc de béton. L’odeur de la vase du lac me montait encore au nez, mais dans ma poitrine, une lueur noire venait de s’allumer.
« Vous trouverez l’enregistrement de mardi dernier, vingt-trois heures quinze. Rebecca m’expliquant qu’un accident sur le quai du lac Blackwater réglerait définitivement le problème de la signature du notaire. Vous l’entendrez me dire que si je ne le faisais pas, elle me quitterait en emportant le reste de l’argent et me laisserait croupir en prison pour banqueroute frauduleuse. Vous l’entendrez répéter trois fois qu’il suffisait d’une petite poussée au bout de la passerelle en bois, là où il n’y a pas de rambarde. »
Vasseur a cessé d’écrire. Il a levé les yeux vers moi avec une lueur sombre au fond de ses pupilles.
« Vous saviez que vous alliez le faire. Vous avez enregistré votre propre machination.
— Non, murmurai-je en secouant la tête. Je l’ai enregistré parce que j’avais peur d’elle. Parce que j’espérais encore avoir le courage de lui montrer ces bandes et de lui dire que c’était de la folie. Mais je n’ai pas eu ce courage. Je l’ai suivie comme un chien docile. Alors je veux qu’on tombe ensemble. Pas d’arrangement. Pas de circonstances atténuantes pour elle. Deux cellules, deux condamnations, pour le restant de nos vies de chiens. »
Chapitre 6 : Les ombres de la maison vide
Trois jours plus tard, la reconstitution judiciaire a été ordonnée par le juge d’instruction.
Le ciel au-dessus du lac Blackwater était le même que le matin du crime : un plafond de nuages bas couleur d’étain, balayé par un vent glacial qui arrachait les dernières feuilles mortes des saules pleureurs et les jetait sur l’eau ridée.