L’homme se tenait debout dans sa barque en aluminium, un vieux modèle à fond plat aux arêtes rongées par la rouille. Il brandissait son téléphone portable à bout de bras vers le ciel gris, la voix éraillée par la panique et la fureur. Il hurlait dans le combiné des coordonnées, des lambeaux de phrases que le vent rabattait vers le quai : une femme à l’eau, un fauteuil roulant, un couple immobile sur le ponton.

Rebecca m’a agrippé le bras. Ses ongles longs, polis d’un vernis beige impeccable, ont traversé l’épaisseur de mon manteau de laine jusqu’à m’enfoncer la chair. Sa respiration sifflait contre ma joue.

« Saute, Daniel. Saute maintenant ! »

Ses pupilles étaient dilatées à l’extrême, deux trous noirs dans un visage vidé de toute couleur. Son masque de femme impassible, celle qui dix secondes plus tôt murmurait des ordres comme on coche une liste de courses, venait de voler en éclats.

« Quoi ? bredouillai-je, la langue pâteuse, incapable de détacher mes yeux de la tache rouge foncé qui s’enfonçait sous la surface.
— Saute imbécile ! Il a tout vu ! Si tu restes planté là, c’est un meurtre prémédité ! Si tu plonges, c’était un accident, une perte d’équilibre, un réflexe héroïque ! Saute ou nous sommes morts tous les deux ! »

Elle m’a poussé. Pas avec la force calculée d’un assassin, mais avec la rage convulsive d’une bête acculée. J’ai trébuché sur une planche pourrie, mes semelles ont glissé sur la mousse humide, et le vide s’est ouvert sous mes pieds.

L’impact avec l’eau de novembre ne ressemble à rien de ce que l’esprit humain peut anticiper. Ce n’est pas du liquide, c’est un bloc d’acier qui vous percute la poitrine, vous vide les poumons d’un trait et fige instantanément chaque fibre musculaire. J’ai ouvert la bouche dans un réflexe stupide et une gorgée amère, chargée de vase et de débris de roseaux, m’a brûlé la gorge.

Mes vêtements d’hiver se sont gorgés d’eau en deux secondes, m’entraînant vers le fond avec le poids d’un cadavre. J’ai battu des bras dans cette obscurité tourbillonnante. Mes yeux me brûlaient sous l’eau trouble. Je cherchais désespérément cette touche de pourpre.

Là. À deux mètres sous mes pieds.

Le fauteuil roulant s’était retourné lors de la chute. Les roues arrière, plus lourdes avec leur armature d’acier, reposaient déjà dans la boue molle du lit du lac, dressant les cale-pieds vers la surface comme des bras métalliques suppliants. Et ma mère était là, coincée.

Le cardigan rouge flottait autour de son torse comme une corolle de sang. Ses cheveux blancs, défaits de leurs épingles méticuleuses, ondulaient paresseusement entre deux eaux. Margaret avait les yeux écarquillés. À travers le filtre vert-de-gris de l’eau stagnante, son regard n’exprimait plus la stupeur du quai. Il y avait une résignation terrifiante, une lucidité spectrale. Ses mains décharnées flottaient au bout de ses poignets sans même essayer de défaire la sangle de sécurité ventrale que j’avais moi-même bouclée avant de quitter la voiture.

Je l’avais bouclée pour qu’elle ne glisse pas.

Un spasme a déchiré mes côtes. Mes poumons réclamaient de l’air. L’instinct de survie a pulvérisé la culpabilité : j’ai plongé vers elle, agrippant le dossier du fauteuil. Le métal froid m’a glissé des doigts. J’ai tiré sur la sangle en nylon. Le loquet en plastique était bloqué par le gravier, durci par la pression. J’ai tiré, tiré jusqu’à m’arracher un ongle. Rien ne bougeait. Ma mère m’a regardé. Sa bouche s’est entrouverte, libérant une grappe de bulles d’argent qui sont montées caresser mes joues avant de filer vers le ciel.

Elle ne débattait pas. Elle me regardait simplement suffoquer à côté d’elle.

La panique m’a terrassé. Mes tempes battaient la chamade, des étoiles rouges ont éclaté derrière mes paupières. J’ai lâché le fauteuil. J’ai poussé sur mes jambes contre les armatures de fer, prenant appui sur le corps de ma propre mère pour remonter vers la surface.

J’ai crevé la surface de l’eau en crachant, en hoquetant, l’air glacé me déchirant la trachée comme du verre pilé.

À trois mètres, la barque du pêcheur était déjà là. L’homme, un colosse d’une soixantaine d’années aux joues couperosées et à la barbe grise informe, s’était penché par-dessus le bastingage. Il m’a attrapé par le col de ma veste trempée d’une seule main d’une poigne d’acier.

« Elle est où ? hurlait-il, les yeux fous de terreur et de rage. Elle est où la vieille dame ?!
— En bas… j’ai suffoqué, les dents claquant avec un bruit de castagnettes. En bas… coincée… la ceinture…
— Espèce de monstre, a craché l’homme entre ses dents serrées. Tu l’as poussée. J’avais mes jumelles pour les canards. Je t’ai vu lever les bras et pousser. »

Il ne m’a pas hissé à bord. Il a noué un bout de corde sous mes aisselles et l’a amarré au taquet de la barque comme si j’étais une carcasse flottante, puis il a empoigné une longue gaffe en fer pour sonder l’eau noire.

Sur le quai, Rebecca ne criait pas. Elle ne pleurait pas. Elle faisait les cent pas, son téléphone collé à l’oreille, parlant avec une précipitation maniaque en fixant l’entrée de la piste forestière. Même à cette distance, même transi de froid jusqu’à l’agonie, j’ai vu son regard croiser le mien.

Il n’y avait plus d’amour. Il n’y avait plus d’histoire commune, plus de souvenirs de notre première maison, plus de promesses d’avenir. Il n’y avait que deux criminels reliés par un fil de nylon invisible qui menaçait de les étrangler tous les deux.

Au loin, déchirant le silence lourd de la forêt de pins, le hurlement suraigu d’une première sirène a retenti.

Chapitre 3 : L’étau se resserre

La salle d’attente de la gendarmerie de district sentait le lino mouillé, le café brûlé et la vieille cendre de tabac froid incrustée dans les dalles du plafond.