« Je m’en occupe, mais Victor… il y a un problème majeur. Le procureur général de New York vient de déposer une requête préliminaire concernant la fondation Romano. Une dénonciation anonyme a été faite il y a trois heures, affirmant que tu as détourné des dizaines de millions vers des comptes suisses et que tu as tenté de faire porter le chapeau à ta femme hospitalisée. Des agents du FBI sont déjà en route vers le siège de l’entreprise. »

Victor serra les poings jusqu’à ce que ses ongles s’enfoncent douloureusement dans sa chair. « Le piège est parfaitement huilé. Si Elena mourait ce matin, j’étais accusé de meurtre par empoisonnement et de fraude financière massive. Voronin rachetait nos actifs en faillite pour une bouchée de pain auprès des administrateurs judiciaires. »

« Que faisons-nous ? » demanda Daniel, la voix altérée par l’angoisse.

« Retarde le FBI avec nos avocats. Dis-leur que nous coopérons pleinement mais qu’un audit interne est en cours. Je vais au penthouse récupérer les preuves d’Elena. C’est notre seule planche de salut. »

Vingt minutes plus tard, Victor franchissait le seuil de son somptueux appartement sur Park Avenue. L’endroit, autrefois sanctuaire de son intimité, lui semblait désormais souillé par une présence maléfique. Sur la table de la salle à manger, les deux assiettes froides préparées par Elena la veille trônaient encore, témoins muets de sa solitude tragique.

Victor courut vers la chambre principale, entra dans le vaste dressing d’Elena et trouva le manteau bleu marine. Ses doigts fébriles tâtèrent la doublure intérieure jusqu’à sentir une petite protubérance métallique. Avec un canif tiré de sa poche, il trancha la couture et dégagea une clé plate en titane.

Il se dirigea vers le petit salon privé d’Elena, écarta avec précaution l’huile sur toile de Claude Monet représentant des nymphéas, et découvrit le coffre-fort numérique dissimulé dans le béton armé.

Il inséra la clé, composa la date de leur premier baiser dans un petit café de Soho—un chiffre qu’il n’avait heureusement jamais oublié—et le lourd panneau d’acier s’ouvrit avec un déclic feutré.

À l’intérieur se trouvaient trois classeurs noirs épais, plusieurs clés USB cryptées, et un dictaphone numérique.

Victor prit le dictaphone et appuya sur lecture. La voix d’Elena, calme mais teintée d’une gravité poignante, résonna dans le silence de la pièce :

« Si quelqu’un écoute cet enregistrement et que je ne suis plus là, cela signifie que mon mari n’a pas ouvert les yeux à temps, ou que Selena Vale a terminé son travail. Pendant six mois, j’ai documenté chaque étape de l’opération menée contre le groupe Romano. Selena a été recrutée par Julian Croft sur ordre direct de Voronin. Les échantillons de thé, les crèmes hydratantes et les compléments alimentaires qu’elle m’a offerts sous prétexte de réconciliation ou par le biais d’amies communes contenaient tous des micro-toxines. Les rapports d’analyse de la clinique Saint-Jude sont dans le dossier numéro 1. Les relevés de communications interceptées entre le téléphone satellite de Selena et les bureaux moscovites de Titan Capital sont dans le dossier numéro 2. Enfin, dans le dossier numéro 3, se trouve la preuve ultime : l’acte de vente frauduleux de nos terminaux portuaires, pré-signé avec une imitation infalsifiable de la signature numérique de Victor, stockée sur un serveur miroir géré par Croft. Victor, si tu écoutes ceci… sache que je t’aimais. Mais tu as laissé le monstre entrer dans notre lit. Maintenant, bats-toi. »

Un sanglot sec déchira la gorge de Victor. Il serra les dossiers contre sa poitrine comme si c’était le corps même de sa femme. Elle avait tout prévu. Pendant qu’il se perdait dans les bras d’une vipère, Elena menait une guerre invisible pour sauver leur honneur et leurs vies.

Soudain, un bruit de pas lourds retentit dans le hall d’entrée.

Victor remit vivement le tableau en place, empoigna les dossiers et sortit dans le couloir, le cœur aux abois.

Trois hommes vêtus de complets sombres et armés d’armes de poing équipées de silencieux avançaient avec une discipline militaire dans le vestibule. Leurs oreillettes brillaient faiblement dans la pénombre.

Ce n’était pas le FBI.

C’étaient les nettoyeurs de Voronin.

Chapitre 5 : L’Heure des Prédateurs
« Monsieur Romano », dit l’homme de tête d’un ton monocorde, avec un fort accent d’Europe de l’Est. « Veuillez poser ces documents sur la table et lever les mains. »

Victor recula lentement vers la baie vitrée du salon. Il était désarmé. Ses gardes du corps étaient restés en bas, à la réception, probablement neutralisés ou retenus par une diversion.

« Qui vous envoie ? Croft ? » demanda Victor pour gagner du temps, ses yeux balayant la pièce à la recherche d’une issue ou d’un objet lourd.

« Les détails ne vous concernent plus », répondit le tireur en levant son arme vers la poitrine de Victor. « Mademoiselle Vale a échoué dans la phase de transfert discret. Nous devons donc passer à la phase de liquidation totale. Vous allez vous suicider par défenestration, accablé par le remords d’avoir empoisonné votre épouse pour toucher son assurance-vie. Une lettre d’adieu touchante a déjà été envoyée depuis votre adresse IP personnelle. »

Victor comprit que sa vie ne tenait plus qu’à un fil. Mais au lieu de la terreur, une rage pure, incandescente, s’empara de lui. La pensée qu’Elena se battait contre la mort dans un lit d’hôpital pendant que ces chacals tentaient de voler leur existence lui donna une force surhumaine.

« Vous oubliez un détail », dit Victor d’une voix glaciale.

« Lequel ? »

« C’est mon immeuble. »

D’un mouvement rapide de la main gauche, Victor arracha l’extincteur chromé encastré décorativement dans le panneau mural près du bar, le dégoupilla d’un geste sec et projeta un jet massif de poudre chimique sous pression directement dans les yeux des trois hommes.

Le salon fut instantanément plongé dans un brouillard blanc étouffant. Des cris de rage retentirent, suivis de détonations assourdies alors que les tueurs tiraient à l’aveugle, pulvérisant les vases en cristal et les tableaux de maître.