Certains se montraient aimables devant moi et méprisants dans mon dos.
Mais je n’étais plus seule.
Et surtout, je n’avais plus envie de me cacher.
J’ai demandé à Gabriel de m’aider à créer une école destinée aux jeunes filles qui n’avaient pas les moyens d’étudier.
Je savais ce que cela faisait d’être jugée avant même d’avoir ouvert la bouche.
Je voulais que d’autres puissent apprendre à lire, à écrire, à compter et à exercer un métier sans attendre l’approbation d’une personne puissante.
Ma mère a dirigé les premiers ateliers de couture.
Mon père a supervisé la fabrication des meubles.
Et Gabriel venait parfois écouter les élèves réciter leurs leçons, au grand amusement de celles qui trouvaient sa présence plus intimidante que leurs examens.
Trois ans plus tard, je suis retournée dans la salle où tout avait commencé.
Le cadre n’y était plus.
À sa place se trouvait une grande table sur laquelle les élèves de notre école avaient exposé leurs travaux.
Je me suis arrêtée quelques secondes.
Je revoyais les visages des jeunes femmes qui riaient.
Le maître de cérémonie qui voulait me renvoyer.
Le prince qui levait la main.
Le roi qui criait de peur.
Et moi, au milieu de tout cela, convaincue que je n’étais pas assez belle pour mériter d’être regardée.
Gabriel s’est approché derrière moi.
« À quoi pensez-vous ? »
Je me suis retournée.
« À la première fois que je suis entrée ici. »
Il a souri doucement.
« Vous étiez terrifiée. »
« Oui. »
« Et pourtant, vous êtes restée. »
J’ai regardé autour de moi.
« Je suis contente de ne pas être partie. »
Il m’a pris la main.
« Moi aussi. »
Nous sommes restés silencieux.
Puis j’ai repensé à quelque chose.
« Gabriel, si le cadre n’avait jamais réagi… est-ce que vous m’auriez remarquée ? »
Il a pris le temps de réfléchir.
« Je ne sais pas si j’aurais eu le courage de venir vous parler ce jour-là. »
J’ai apprécié sa sincérité.
Il a poursuivi :
« Mais je sais que ce n’est pas le cadre qui m’a fait tomber amoureux de vous. C’est tout ce que j’ai découvert ensuite. »
J’ai posé ma tête contre son épaule.
Je n’avais plus besoin de lui poser d’autres questions.
Aujourd’hui, je ne suis plus la jeune femme qui traversait les couloirs du palais en regardant le sol.
Je suis toujours corpulente.
Je porte encore des robes roses.
Je ris trop fort parfois.
Je fais des erreurs.
Je me mets en colère.
Et il m’arrive encore de repenser aux moqueries de ce premier jour.
Mais elles ne décident plus de ma vie.
Mon père a retrouvé la dignité qu’on avait volée à sa famille.
Ma mère continue de coudre parce qu’elle aime son métier.
Le roi a réparé, autant qu’il le pouvait, une injustice qu’il avait laissé durer trop longtemps.
Et Gabriel n’a plus jamais organisé de sélection pour chercher la femme parfaite.
Un soir, alors que nous marchions dans les jardins, il m’a posé une question en souriant :
« Si vous pouviez retourner au jour de notre première rencontre, que diriez-vous à la jeune Madeleine qui attendait son tour ? »
J’ai réfléchi.
J’ai revu cette jeune femme aux joues rouges, serrée dans sa robe rose, qui retenait ses larmes pendant que les autres riaient.
Puis j’ai souri.
« Je lui dirais d’avancer. De ne pas s’excuser d’être là. Et de ne pas croire qu’un prince, un roi ou un morceau de bois peut décider de ce qu’elle vaut. »
Gabriel a embrassé ma main.
Nous avons continué notre promenade sous les derniers rayons du soleil.
Et j’ai compris que le véritable miracle de mon histoire n’avait jamais été qu’un prince me choisisse devant une cour entière.
C’était qu’après avoir passé ma vie à me croire indigne d’être aimée, j’avais enfin appris à ne plus avoir honte d’être moi-même.