« Non. Je me sens coupable de vous avoir blessée. Mais je reviens parce que j’aime vous entendre parler, parce que vous me faites rire et parce que je pense à vous même lorsque vous n’êtes pas là. »

Mon cœur s’est mis à battre plus vite.

« Gabriel… »

Il a souri doucement.

« Je ne vous demande rien aujourd’hui, Madeleine. Je voulais simplement être sincère. »

Je n’ai pas répondu.

Pas parce que je ne ressentais rien.

Mais parce que, pour la première fois de ma vie, je voulais prendre le temps de comprendre ce que je ressentais.

L’automne est arrivé.

Les arbres autour du château se sont couverts de feuilles dorées.

Un matin, Gabriel m’a invitée à visiter une petite bibliothèque qu’il faisait restaurer dans une ancienne dépendance royale.

Il souhaitait l’ouvrir aux habitants des villages voisins.

Nous avons passé la journée à examiner des livres et à discuter avec les artisans.

À la fin de la visite, nous sommes restés seuls près d’une fenêtre.

La lumière du soir tombait sur les étagères.

Il s’est tourné vers moi.

« Madeleine, est-ce que je peux vous poser une question ? »

J’ai ri.

« Vous venez déjà de m’en poser une dizaine. »

Il a souri.

Puis son expression est devenue sérieuse.

« Est-ce que vous pourriez imaginer un avenir à mes côtés ? »

Je suis restée silencieuse.

Je l’aimais.

Je le savais depuis plusieurs semaines.

Mais j’avais peur.

Peur des regards.

Peur des responsabilités.

Peur de redevenir la jeune femme qui tremblait devant un cadre en bois pendant que toute une salle riait.

« J’ai peur de ne jamais être acceptée », ai-je murmuré.

Gabriel s’est approché.

« Je ne peux pas vous promettre que personne ne sera cruel. »

J’ai levé les yeux.

« Je sais. »

« Mais je peux vous promettre que je ne resterai pas silencieux face à cette cruauté. Et que je ne vous demanderai jamais de devenir une autre femme pour être à mes côtés. »

J’ai senti les larmes monter.

« Vous savez que je ne serai jamais une princesse comme celles qu’on voit dans les portraits ? »

Il a souri.

« Tant mieux. J’en ai assez des portraits. »

J’ai ri à travers mes larmes.

Puis je lui ai pris la main.

« Oui, Gabriel. Je peux imaginer cet avenir. »

Nous ne nous sommes pas fiancés immédiatement.

Je voulais terminer certains projets avec mes parents.

Je voulais aussi apprendre ce que signifiait vivre au palais sans perdre ce qui faisait de moi Madeleine.

Gabriel a respecté ma décision.

Le roi Théodore, lui, a changé peu à peu.

Il a aboli la cérémonie de sélection.

Le mystérieux cadre a été retiré de la salle du trône.

Les mécanismes ont été démontés, puis la structure a été restaurée et placée dans une galerie consacrée à l’histoire de la reine Isabelle.

À côté, une plaque expliquait son origine et la manière dont elle avait permis de retrouver les documents oubliés.

Le roi a également demandé pardon publiquement à ma famille.

Je ne l’ai pas pardonné du jour au lendemain.

Mais j’ai vu ses efforts.

Et j’ai fini par accepter que certains hommes puissent reconnaître leurs erreurs, même très tard.

Un an après notre première rencontre, Gabriel m’a demandée en mariage.

Pas devant toute la cour.

Pas au milieu d’une cérémonie.

Il est venu chez mes parents, un dimanche matin.

Ma mère préparait du pain.

Mon père travaillait dans son atelier.

Gabriel avait apporté des fleurs sauvages et semblait plus nerveux que lorsqu’il s’adressait à ses ministres.

Nous sommes allés marcher près de la rivière.

Il s’est arrêté sous un vieux saule.

« Madeleine, je ne veux pas d’une épouse choisie par mon père, par un mécanisme ou par une tradition. »

J’ai senti mon cœur s’accélérer.

Il a continué :

« Je veux partager ma vie avec la femme qui me contredit quand j’ai tort, qui rit de mes plaisanteries les plus mauvaises et qui n’a jamais eu besoin d’une couronne pour avoir de la valeur à mes yeux. »

Il a sorti une petite bague.

« Voulez-vous m’épouser ? »

J’ai éclaté en sanglots.

Il a immédiatement eu l’air inquiet.

« Est-ce que j’ai dit quelque chose de travers ? »

J’ai ri.

« Non, idiot. »

Il a cligné des yeux.

Je me suis jetée dans ses bras.

« Oui. Oui, je veux vous épouser. »

Il m’a serrée contre lui.

Et pour la première fois, je n’ai pensé ni à mon poids, ni à ma robe, ni aux regards des autres.

Je me suis simplement sentie aimée.

Notre mariage a eu lieu au printemps suivant.

J’avais vingt-sept ans.

Ma mère avait confectionné ma robe.

Elle était rose.

D’un rose délicat, avec de longues manches brodées de petites fleurs.

Certaines dames de la cour ont été surprises.

Une future reine, selon elles, devait se marier en blanc ou dans une étoffe dorée.

Je n’ai pas changé d’avis.

Quand je suis entrée dans la grande chapelle, Gabriel m’attendait près de l’autel.

Il m’a regardée exactement comme il l’avait fait le premier jour.

Avec cette attention profonde qui m’avait tant troublée.

Mais cette fois, je connaissais la raison de son regard.

Il était heureux de me voir.

Mon père m’a accompagnée jusqu’à lui.

Avant de me laisser avancer, il m’a embrassé le front.

« Tu es magnifique, ma fille. »

J’ai senti mes yeux se remplir de larmes.

« Merci, papa. »

Au premier rang, ma mère pleurait déjà.

Le roi Théodore avait les yeux brillants.

Et lorsque Gabriel m’a pris la main, il m’a murmuré :

« Je vous avais dit que j’en avais assez des portraits. »

J’ai souri.

« Vous allez pourtant devoir supporter le mien dans tout le palais. »

Il a étouffé un rire.

« Dans ce cas, ce sera le seul que je regarderai volontiers. »

Après le mariage, ma vie n’est pas devenue un conte parfait.

Certains courtisans continuaient à chuchoter.