J’ai hésité.

Une partie de moi voulait courir jusqu’aux écuries, reprendre la voiture qui m’avait conduite au palais et rentrer chez moi.

Mais je pensais à cette rose.

À la boîte de ma mère.

Au prénom qu’avait prononcé le roi.

« Je reste », ai-je répondu.

Quelques minutes plus tard, Gabriel est revenu avec un coffret recouvert de velours sombre.

Il l’a posé sur une table.

À l’intérieur se trouvaient des lettres anciennes, un petit portrait et un morceau de tissu brodé.

Il m’a montré le portrait.

Je me suis sentie pâlir.

Une jeune femme y était représentée.

Elle avait des cheveux bruns, des yeux noisette et le même petit grain de beauté que moi, juste sous la pommette gauche.

« C’est ma mère », ai-je soufflé.

Le prince a hoché la tête.

« Oui. »

« Pourquoi avez-vous son portrait ? »

Il a pris une longue inspiration.

« Parce qu’il y a vingt-cinq ans, votre mère vivait dans ce palais. »

J’ai reculé d’un pas.

« C’est impossible. »

« Elle était l’une des dames de compagnie de la reine Isabelle, ma mère. »

Je me suis tournée vers le roi.

Son visage s’était durci.

Gabriel a poursuivi :

« La reine était très proche de Marguerite. Elles se connaissaient depuis l’enfance. Lorsque ma mère est tombée malade, Marguerite est restée auprès d’elle jusqu’à ses derniers jours. »

Je regardais le portrait.

Je n’avais jamais entendu cette histoire.

Ma mère parlait rarement de sa jeunesse.

Quand je l’interrogeais, elle répondait simplement qu’elle avait travaillé dans une grande demeure avant de rencontrer mon père.

Je n’avais jamais imaginé qu’il s’agissait du palais royal.

« Mais quel rapport avec ce cadre ? »

Gabriel a ouvert une lettre.

« Ma mère avait demandé à un artisan de construire cette structure. Elle devait servir à une cérémonie privée destinée à préserver un souvenir de sa famille. »

« Quel genre de souvenir ? »

Il m’a tendu le papier.

L’écriture était fine, élégante.

Je n’ai lu que quelques lignes.

Puis je me suis arrêtée.

On y parlait d’une enfant.

D’une petite fille que la reine voulait protéger.

D’un danger grandissant à la cour.

Et d’un objet qui permettrait un jour de reconnaître la personne à laquelle un héritage avait été confié.

« Je ne comprends toujours pas », ai-je murmuré.

Gabriel a désigné le cadre.

« Il ne mesure ni la beauté, ni la silhouette. Il contient un mécanisme ancien. Une pièce cachée doit correspondre à un signe porté par la personne qui entre dans la structure. »

J’ai froncé les sourcils.

« Mais je ne porte aucun bijou particulier. »

« Votre ceinture. »

J’ai baissé les yeux.

Ma mère avait cousu ma robe rose.

Pour la terminer, elle avait utilisé une petite boucle de métal ancienne, ornée d’une rose.

Je l’avais toujours trouvée jolie.

Je n’avais jamais pensé qu’elle pouvait être importante.

Gabriel a montré l’encoche dissimulée dans le cadre.

« C’est cette boucle qui a déclenché le mécanisme lorsque vous vous êtes appuyée contre le bois. »

J’ai posé une main sur ma taille.

« Alors… ce n’était pas moi ? »

« C’était un objet que votre mère vous a transmis. »

Je ne savais pas si je devais être rassurée ou déçue.

Pendant quelques secondes, j’avais eu l’impression qu’on venait de découvrir quelque chose d’extraordinaire en moi.

Et voilà qu’il s’agissait d’une vieille boucle de ceinture.

Mais le prince n’avait pas terminé.

« L’objet ne servait pas à trouver la femme la plus belle du royaume. Il devait permettre de retrouver une personne liée à une promesse ancienne. »

Je l’ai regardé.

« Pourquoi avoir fait entrer toutes ces femmes dans le cadre pendant trois ans ? »

Son expression s’est assombrie.

« Parce que je ne savais pas qui possédait l’objet. Et parce qu’on m’avait assuré que celle que je cherchais finirait un jour par venir à la sélection. »

Le roi a enfin parlé.

« C’était une erreur de ma part. »

Nous nous sommes tournés vers lui.

Il s’est approché lentement.

« Après la mort d’Isabelle, je voulais que certaines choses restent oubliées. J’avais promis de protéger Marguerite. Puis j’ai eu peur des conséquences si le passé refaisait surface. »

Je sentais mon cœur battre jusque dans mes tempes.

« Quelles conséquences ? »

Le roi m’a regardée longuement.

« Votre mère n’était pas seulement une dame de compagnie. Elle était aussi la dépositaire d’un document que plusieurs familles puissantes auraient voulu faire disparaître. »

Je n’ai pas compris immédiatement.

« Quel document ? »

Il a désigné le coffret.

« Une déclaration signée par la reine, concernant les terres et les biens d’une famille qui avait été injustement accusée de trahison. »

J’ai pensé à Étienne.

À ses mains abîmées par le travail.

À notre petite maison.

À toutes les journées passées à compter les pièces avant d’acheter du tissu.

« Quel rapport avec nous ? »

Gabriel a répondu :

« Votre père, Étienne, est le dernier descendant direct de cette famille. »

Je suis restée muette.

« Son grand-père avait été privé de ses titres et de ses terres après une accusation fabriquée. Votre mère a appris la vérité en travaillant auprès de la reine. »

J’ai senti mes jambes faiblir.

Le prince a avancé une chaise.

Je me suis assise sans protester.

« Et vous êtes en train de me dire que mes parents le savaient ? »

« Ils savaient qu’une réparation était possible », a répondu le roi. « Mais ils savaient aussi que certaines familles feraient tout pour empêcher la réouverture de cette affaire. »

J’ai regardé le vieux coffret.

Puis le cadre.

« Alors pourquoi ne nous avez-vous jamais retrouvés ? »

Le roi a baissé les yeux.

« Parce que j’ai choisi de ne pas chercher. »

Sa réponse a été si simple que j’en suis restée sans voix.

« Vous avez laissé mes parents vivre dans la pauvreté parce que cela vous arrangeait ? »