Dans un élan de fureur sauvage, elle bondit vers la table, empoigna le coupe-papier et se jeta sur moi, la lame levée, visant ma gorge avec la rage d’un fauve acculé.
Chapitre 6 : Le bord de l’abîme
La scène se déroula avec une lenteur terrifiante.
Mon abdomen meurtri m’interdisait toute esquive rapide. Si j’essayais de sauter de côté, mes points de suture lâcheraient de nouveau et je m’effondrerais sur le sol à sa merci.
Mais je n’étais plus la victime impuissante ligotée sur un brancard d’hôpital.
Alors que Linda fondait sur moi, le visage déformé par une grimace de démence sanguinaire, Julian réagit enfin. L’instinct, la culpabilité ou un sursaut dérisoire d’honneur le poussèrent en avant. Il se jeta en travers de la trajectoire de sa sœur, attrapant son bras levé au vol.
« Linda, non ! Arrête ! » hurla-t-il.
Le choc fut d’une brutalité inouïe. Déséquilibrée par son élan et par l’intervention désespérée de Julian, Linda trébucha lourdement contre la grande porte-fenêtre qui menait à la terrasse extérieure surplombant la falaise. Le bois ancien, vermoulu par les décennies de sel marin, et la vitre fragilisée par la tempête de la nuit cédèrent sous leur double poids dans un fracas assourdissant de verre brisé.
Un courant d’air glacial et violent s’engouffra instantanément dans la bibliothèque, faisant voltiger les feuilles du contrat et crépiter les flammes de la cheminée.
Dehors, le vent marin soufflait toujours avec force, charriant les embruns écumeux de l’océan qui mugissait cinquante mètres plus bas contre les brisants acérés de Blackwood Cliff.
Julian était tombé sur les genoux sur le dallage de pierre de la terrasse, du sang coulant le long de sa joue balafrée par un éclat de verre. Mais Linda, emportée par son élan meurtrier, avait glissé sur les pierres mouillées jusqu’au bord du parapet effondré.
Elle s’était rattrapée in extremis à la grille en fer forgé rouillée qui ceinturait le bord de l’abîme. Ses pieds pendaient dans le vide, au-dessus du gouffre béant où les vagues blanches se fracassaient sur les rochers noirs dans un fracas de tonnerre.
« Julian ! » hurla-t-elle, sa voix stridente étouffée par la bourrasque. « Aide-moi ! Le fer cède ! Julian ! »
La grille rouillée grinçait sinistrement, les scellements de plomb s’arrachant de la pierre humide millimètre par millimètre.
Julian, chancelant, tenta de se relever pour ramper vers elle, mais sa cheville tordue dans la chute se déroba sous son poids. Il s’écroula de nouveau, tendant une main impuissante :
« Linda ! Tiens bon ! »
Je m’avançai lentement sur la terrasse battue par les vents. Le froid mordait mes joues, mais la douleur dans mon ventre semblait s’être anesthésiée sous l’effet d’une détermination implacable. Mes pas résonnaient sur les dalles mouillées.
J’arrivai au bord du parapet.
Linda leva les yeux vers moi. Ses cheveux blonds défaits fouettaient son visage blême, trempé d’écume et de larmes de panique pure. Ses ongles manucurés, ceux-là mêmes qui m’avaient déchirée au bloc opératoire, saignaient à force de s’agripper au métal rouillé.
« Élise… » supplia-t-elle, sa voix brisée par l’effroi, dépouillée de tout orgueil, de tout mépris. « Pitié… Je t’en supplie… Tire-moi de là… Je te donnerai tout… La holding, l’argent, les actions… Je m’en irai… Tu n’entendras plus jamais parler de moi… Élise ! »
Je la regardai droit dans les yeux.
Il n’y avait aucune haine brûlante dans mon regard. Seulement le calme glacial de la justice.
« Tu te souviens de ce que tu m’as dit dans la salle de réveil, Linda ? » criai-je par-dessus le vacarme des vagues. « Tu m’as dit : Les accidents postopératoires arrivent si vite. Personne ne posera de questions. »
Ses yeux s’écarquillèrent d’une horreur absolue.
« Non… Non ! Ne fais pas ça ! Julian, dis-lui ! »
« Tu as voulu me jeter dans les ténèbres pour des brevets qui devaient sauver des vies d’enfants malades », continuai-je, ma voix tranchant le vent comme une lame. « Tu as corrompu des médecins, tu as menacé ton propre frère, tu as transformé cette maison en abattoir. Tu n’es pas digne du nom que tu portes. »
Je me penchai vers elle.
Pendant une seconde terrifiante, elle crut que j’allais briser ses doigts un par un, lui infligeant le même supplice qu’elle m’avait fait subir. Ses yeux suppliaient, dévorés par la terreur de la chute imminente.
Mais je ne touchai pas ses mains.
D’un mouvement rapide et précis, j’attrapai la manche de son tailleur de cachemire d’une main, tandis que de l’autre, je saisissais solidement le montant en pierre intact de la balustrade. Mes points de suture hurlèrent une douleur fulgurante, une déchirure atroce qui me fit serrer les dents jusqu’au sang, mais je ne lâchai pas.
« Je ne te tuerai pas, Linda », dis-je entre mes dents serrées. « Parce que je ne suis pas un monstre de ton espèce. Tu ne mourras pas en martyre d’un accident tragique sur les falaises de ta famille. Tu vivras. Tu vivras pour être menottée, pour être jugée publiquement dans une cour de justice, pour entendre le verdict des jurés, et pour passer le restant de tes jours derrière les barreaux d’une prison fédérale, dépouillée de chaque centime de ta fortune volée. »
D’un coup d’épaule massif, Julian, qui avait enfin réussi à se hisser en rampant sur les dalles, agrippa le second bras de sa sœur.
À deux, dans un effort désespéré qui m’arracha un cri de douleur déchirant, nous tirâmes le corps de Linda par-dessus le parapet au moment exact où la grille en fer rouillé se détacha dans un grincement de mort pour aller s’écraser cinquante mètres plus bas dans l’écume furieuse.
Linda s’effondra sur les dalles humides de la terrasse, haletante, tremblante de tout son corps, recroquevillée en position fœtale, vomissant de terreur et de soulagement mêlés.
Au même instant, le hurlement lointain mais distinct de multiples sirènes de police déchira la brume matinale, montant le long de la route côtière en lacets qui menait aux grilles du manoir.