Linda posa délicatement sa tasse de porcelaine sur la soucoupe avec un tintement cristallin.
« Ne te torture pas inutilement, Julian », dit-elle avec une moue d’infinie commisération. « Vance passera ce soir avec un confrère pour constater l’arrêt définitif des fonctions vitales. Martha m’a prévenue ce matin : sa respiration est de plus en plus saccadée, ses reins lâchent. Elle s’éteint paisiblement, sans douleur. C’est un acte de miséricorde que nous accomplissons. Pour elle, et pour la mémoire de notre famille. Signe, Julian. Qu’on en finisse avec cette agonie. »
Julian prit une profonde inspiration. Sa main tremblait légèrement tandis qu’il avançait ses doigts vers le stylo d’or. Il le saisit. La pointe toucha le papier vélin, à l’endroit exact marqué d’un signet adhésif rouge.
Clic.
Le bruit ne venait pas de la table, mais de l’ombre au fond de la pièce, là où la lourde double porte en chêne massif s’était ouverte sans un grincement.
« La miséricorde des Whitmore a toujours eu un coût prohibitif, n’est-ce pas, Linda ? »
La voix était calme, posée, résonnant avec une clarté spectrale sous les hautes voûtes de la bibliothèque.
Julian sursauta si violemment que le stylo d’or lui échappa des mains, roulant sur le parquet ciré.
Linda se figea instantanément, sa tasse de thé manquant de lui glisser des doigts. Les yeux écarquillés d’une terreur indicible, elle pivota lentement sur ses talons.
Sur le seuil de la porte se tenait une apparition.
J’étais vêtue d’une longue robe de velours noir qui dissimulait le corset rigide maintenant mes pansements abdominaux. Mon visage, savamment rehaussé de poudre par Martha, ne montrait plus la pâleur cadavérique de la mourante, mais la blancheur aristocratique d’une reine offensée. Mes cheveux bruns, relevés en un chignon strict, dégageaient un port de tête altier. Dans ma main droite, je ne tenais ni canne ni béquille, mais un épais dossier en carton rouge frappé du sceau du ministère de la Justice.
Et derrière moi, silencieuse comme une ombre vengeresse, se tenait Martha.
« É… Élise ? » balbutia Julian, se levant d’un bond si brusque que son fauteuil bascula en arrière contre une bibliothèque. « Par tous les dieux… C’est impossible… Vance m’a dit… »
« Vance t’a dit ce que Linda l’a payé pour te dire », répondis-je en avançant d’un pas lent, mesuré, chaque foulée m’arrachant une brûlure sourde dans le ventre que je masquais sous un masque de glace. « Vance a falsifié mon dossier médical après que Linda a tenté de m’assassiner dans la salle de réveil de Saint-Jude. »
« Tu délires ! » glapit soudain Linda, dont le visage avait perdu toute couleur, prenant une teinte cireuse et hideuse. La panique commençait à percer sous son vernis de grande dame. « Gardes ! Martha, qu’est-ce que cela signifie ?! Remmenez cette folle dans son lit immédiatement ! Elle a perdu la raison sous le choc de l’opération ! »
« Martha ne reçoit plus d’ordres d’une empoisonneuse, mademoiselle Whitmore », répliqua sèchement l’infirmière, croisant les bras sur sa poitrine avec un dégoût non dissimulé.
« Julian, fais-la taire ! » cria Linda en se tournant vers son frère, ses ongles s’enfonçant dans ses paumes. « Elle est hystérique ! Elle va faire annuler la fusion ! Signe le contrat, bon sang, signe ! »
Mais Julian ne bougeait plus. Il me fixait comme si un fantôme venait d’émerger des profondeurs de l’océan Atlantique.
« Tu… tu te souviens de tout ? » murmura-t-il, les lèvres tremblantes.
« Je me souviens de chaque seconde », dis-je en m’arrêtant à deux mètres de la table. « Je me souviens de la main de ta sœur arrachant mes chairs recousues. Je me souviens de ses menaces susurrées à mon oreille pendant que mon sang inondait le carrelage. Et je me souviens de votre conversation d’hier soir, Julian. »
Je posai le dictaphone de Martha sur la table d’ébène, juste à côté du contrat d’Alistair.
Le vieil avocat, comprenant que le vent venait de tourner d’une manière catastrophique, commença discrètement à ranger ses dossiers dans sa serviette en cuir.
« Maître Alistair », dis-je sans même le regarder, « si vous touchez à une seule de ces feuilles avant que la police d’État ne franchisse cette porte, je veillerai personnellement à ce que le barreau de Boston révoque votre licence avant midi pour complicité de tentative de meurtre avec préméditation et faux en écritures publiques. »
Alistair retira ses mains de sa sacoche comme s’il venait de toucher une braise ardente, levant les paumes au ciel en signe de reddition totale.
« Élise… écoute-moi », tenta Julian en faisant un pas hésitant vers moi, les yeux embués d’une détresse sincère ou feinte—à ce stade, la différence ne m’importait plus. « Je ne savais pas pour l’hôpital… Je te le jure sur tout ce qui m’est cher ! Linda m’a dit que c’était un accident… Je cherchais seulement à sauver l’entreprise de mon père… »
« En me laissant mourir à petit feu dans cette maison isolée ? » répliquai-je avec un rire sans joie qui claqua comme un coup de fouet. « En signant la spoliation de l’œuvre d’une vie de mon père pour éponger tes dettes de jeu et tes fraudes maritimes ? Tu n’es pas un monstre comme elle, Julian. Tu es pire : tu es un lâche qui laisse les monstres tuer à sa place pour ne pas salir ses gants blancs. »
Linda comprit à cet instant précis que son empire de mensonges s’effondrait. Le temps des intrigues feutrées était révolu.
Son regard se posa sur le lourd coupe-papier en argent massif posé sur le buvard de la table. Un stylet effilé, hérité du patriarche, capable de perforer le cuir le plus épais.
« Espèce de petite garce insolente ! » éructa-t-elle soudain, perdant tout contrôle. « Tu n’aurais jamais dû sortir de ce laboratoire minable ! Tu n’es rien ! Tout ce qui porte le nom de Whitmore m’appartient ! »