« Il y a quelque chose que vous devez savoir, Élise », dit soudain Martha en refermant les rideaux pour masquer les premières lueurs blafardes de l’aube. Elle fouilla dans son tablier et en sortit un petit dictaphone numérique usé. « Hier soir, pendant que vous dormiez sous l’effet de la perfusion de vitamines, je suis descendue à l’office pour chercher de l’eau chaude. La porte de la bibliothèque était entrouverte. Linda et Julian se disputaient violemment. J’ai appuyé sur enregistrer. »
Mes doigts tremblants saisirent l’appareil. J’appuyai sur lecture, portant le minuscule haut-parleur à mon oreille.
Le grésillement de la bande magnétique céda la place à la voix métallique et tendue de Julian :
« … Je te dis que je ne peux pas signer cela, Linda ! Les brevets du professeur Danvers ne nous appartiennent pas ! Élise les avait placés sous un trust inviolable au profit de la recherche médicale pédiatrique en cas de décès ! Si je signe cette cession d’incapacité, c’est une fraude fédérale passible de vingt ans de prison ! »
Puis, la voix de Linda, coupante, venimeuse, glaciale :
« Vingt ans de prison valent mieux que la faillite et la honte, mon cher frère ! Tu crois que nos créanciers vont attendre que tu retrouves ton sens moral ? La société d’armement maritime est insolvable depuis six mois. Papa nous a laissé un gouffre financier de quatre-vingts millions de dollars ! Les brevets d’Élise sur les nano-vecteurs d’antibiothérapie sont la seule chose qui vaille de l’or sur le marché mondial. Une entreprise chinoise m’en propose cent vingt millions dès que nous aurons le titre de propriété. »
Un bruit de verre brisé. Julian qui jetait son verre contre la cheminée.
« Elle est ma femme, Linda ! Malgré tout ce qui nous sépare, je ne voulais pas qu’elle meure ! »
« Alors pourquoi n’es-tu pas intervenu quand je t’ai dit qu’elle n’avait aucune chance de se réveiller ? » ricana Linda, d’un ton cruellement victorieux. « Parce que tu es un lâche, Julian. Tu as toujours laissé les autres faire le sale boulot à ta place. Papa me confiait les rênes des affaires obscures pendant qu’il te laissait parader aux galas de charité. Tu as fermé les yeux à l’hôpital. Tu as fermé les yeux sur son transfert ici. Et ce matin, quand Alistair posera les actes de tutelle sur cette table, tu signeras. Ou alors, je remettrai au procureur général les faux manifestes de cargaison que tu as contresignés l’année dernière pour le port de Baltimore. Et c’est toi qui croupiras dans une cellule fédérale pendant que je gèrerai la liquidation. »
Un silence de mort régnait sur la bande sonore, suivi du froissement d’une robe de soie et du claquement sec d’une porte.
J’éteignis le dictaphone.
Mon cœur battait la chamade, mais une étrange lucidité, froide comme l’acier d’un scalpel, avait remplacé ma détresse.
Julian n’avait pas commandité mon meurtre. Mais il était complice par lâcheté, prêt à sacrifier ma vie et l’héritage scientifique de mon père pour préserver son nom et son train de vie d’aristocrate déchu. Quant à Linda… elle n’était pas seulement une marâtre jalouse : c’était un prédateur froid, prêt à dévorer sa propre famille pour sauver sa peau.
« Martha », dis-je d’une voix qui ne tremblait plus, « où se trouve le coffre-fort de la bibliothèque ? »
« Derrière le tableau du vieux patriarche Whitmore. Mais seul Julian a la combinaison. »
« Non », répondis-je avec un rictus sans joie. « Mon beau-père n’avait confiance en personne, sauf dans les dates de ses victoires navales. La combinaison est le jour du naufrage du cargo Saint-Andrew en 1974. Julian l’a oubliée, mais son père me l’avait confiée un soir d’ivresse avant sa mort, me disant que si ses enfants devenaient fous, c’était là que se trouveraient leurs vrais visages. »
Je me tournai vers le miroir terni de la coiffeuse. Mon visage était émacié, mes pommettes saillantes sous une peau diaphane, mes yeux cernés de violet sombre. Mais dans mes prunelles ne brillait aucune résignation.
« Martha, trouvez-moi une robe noire dans le dressing de l’aile d’amis. Fermée jusqu’au cou. Et du maquillage. Ce matin, la morte va recevoir ses héritiers. »
Chapitre 5 : L’acte de trahison
Dix heures tapantes.
La tempête s’était calmée au dehors, laissant place à une brume côtière épaisse, laiteuse, qui enveloppait les falaises de Blackwood Cliff d’un linceul opaque. Les vagues continuaient de gronder sourdement contre le roc, comme les tambours lointains d’une marche funèbre.
Dans la grande bibliothèque du rez-de-chaussée, une pièce solennelle tapissée de milliers d’ouvrages reliés en cuir, un feu crépitait dans l’âtre colossal en granit.
Maître Alistair, le conseiller juridique historique de la dynastie Whitmore, un vieil homme aux tempes argentées et au regard fuyant dissimulé derrière d’épaisses lunettes d’écaille, disposait plusieurs liasses de documents paraphés sur la table d’ébène.
Linda se tenait debout près de la cheminée, vêtue d’un tailleur pantalon en cachemire vert émeraude, une tasse de thé fumante entre ses doigts aux ongles impeccablement manucurés. Elle semblait radieuse, le regard brillant d’une excitation fébrile mal contenue.
Julian, lui, était assis dans le large fauteuil club en cuir bordeaux, le visage gris, les traits tirés, contemplant un stylo plume en or posé devant lui comme s’il s’agissait d’une arme chargée.
« Les clauses sont irrévocables, monsieur Whitmore », expliquait maître Alistair d’une voix monocorde, sans lever les yeux de ses paraphes. « En vertu du certificat médical d’incapacité cérébrale totale délivré par le docteur Vance et contresigné par la direction de Belmont, vous êtes investi de la tutelle conservatoire d’urgence. En signant ce document, la pleine propriété intellectuelle des dix-huit brevets Danvers est transférée à la filiale Whitmore Maritime Luxembourg. Les fonds de rachat seront débloqués sur le compte séquestre de Genève dans les deux heures suivant la confirmation télégraphique. »
« Et Élise ? » demanda Julian, la voix brisée, les yeux fixés sur la pointe dorée du stylo. « Que dit le protocole médical pour la suite ? »