« Pauvre enfant », marmonna-t-elle soudain à voix basse en tamponnant mon bras avec un coton alcoolisé. « Si jeune, si douce… Pourquoi faut-il toujours que les loups dévorent les agneaux dans cette maison maudite ? »

Mon cœur tressaillit. Cette voix… elle ne contenait pas la cruauté sadique de Linda. Elle n’était empreinte que d’une immense lassitude résignée.

Martha approcha l’aiguille de mon bras. C’était maintenant ou jamais. Demain matin, les avocats devaient arriver avec les documents de la holding. Dès que Julian aurait signé, mon arrêt de mort serait exécuté le soir même.

Rassemblant l’intégralité de la force vitale qui me restait, je contractai violemment les muscles de mes doigts droits et refermai ma main sur le poignet de Martha.

La fiole en verre tomba sur le tapis sans bruit.

Martha poussa un cri d’effroi étouffé, ses yeux s’écarquillant sous le choc tandis qu’elle tentait de reculer. Mais ma poigne, alimentée par la terreur pure et l’adrénaline, refusait de lâcher prise.

Mes lèvres gercées, couvertes de peaux mortes, tremblèrent. De ma gorge en feu, j’arrachai un murmure rauque, brisé, inhumain, mais parfaitement intelligible :

« Mar… tha… Ne me tuez pas… Elle m’a poignardée… Linda… m’a agressée au bloc… »

L’infirmière resta pétrifiée, le souffle court, fixant ma main crispée sur son avant-bras, puis remontant vers mon regard. Mes yeux n’étaient plus les globes vitreux d’un légume inconscient. Ils brûlaient d’une lucidité féroce, baignés de larmes de supplication.

« Vous… vous parlez ? Vous comprenez tout ? » balbutia-t-elle, livide.

« Linda veut… les brevets de mon père… Elle a fait sauter mes points de suture… au réveil… » Ma voix n’était qu’un sifflement douloureux, mais chaque mot était un poignard de vérité. « Si vous m’injectez cette drogue… elle me tuera demain soir… Elle dira que j’ai fait une crise… Ne me laissez pas mourir, Martha. Je vous en supplie. »

Martha jeta un coup d’œil affolé vers la porte entrouverte de la chambre. Le couloir était sombre, seulement éclairé par les lueurs vacillantes des appliques murales. Au rez-de-chaussée, les voix étouffées de Linda et de Julian résonnaient par intermittence par-dessus le rugissement de la mer.

« Mon Dieu… » murmura l’infirmière en portant sa main libre à sa bouche. « Les rapports médicaux… Vance disait que votre cerveau était détruit… Que vous ne ressentiez plus rien… »

« Mensonges ! Tout est faux ! » haletai-je, mes doigts perdant un peu de leur force sous l’épuisement. « Regardez la fiole… Ce n’est pas un sédatif ordinaire, n’est-ce pas ? »

Martha ramassa la petite ampoule tombée au sol. Elle lut l’étiquette en plissant les yeux, et son visage devint encore plus pâle que les draps de mon lit.

« C’est du curare de synthèse à diffusion lente mélangé à de la chlorpromazine… À cette dose répétée, les muscles respiratoires finissent par s’atrophier complètement en trois jours… Un arrêt cardiaque indétectable lors d’une autopsie sommaire… »

Elle me regarda, la main tremblante.

« Elle m’a dit que c’était pour éviter vos souffrances spasmodiques… Elle m’a payée le triple du tarif habituel parce que mon fils a des dettes de jeu à Boston… Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai failli faire ? »

« Aidez-moi, Martha », murmurai-je, une larme traçant un sillon chaud sur ma joue glacée. « Ne me donnez plus ce poison. Donnez-moi des électrolytes, des vitamines, aidez-moi à bouger. Si vous m’aidez à survivre… je vous jure sur la mémoire de mon père que je protégerai votre fils. J’ai un compte bancaire fiduciaire à Zurich dont Linda ignore l’existence. Mais si je meurs ici… vous serez son prochain fusible. Pensez-vous qu’elle laissera un témoin en vie une fois son crime accompli ? »

Cette phrase fit l’effet d’un électrochoc sur la femme mûre. Martha connaissait les Whitmore depuis des décennies. Elle savait de quel bois était faite la famille qui régnait sur cette côte. Les riches ne laissaient jamais de traînées de boue derrière eux ; ils éliminaient ceux qui nettoyaient leurs taches.

Sans un mot de plus, Martha écrasa la fiole de poison dans un mouchoir en papier et la fourra dans sa poche. D’un geste rapide et expérimenté, elle tira une poche de solution saline de sa mallette, y injecta une ampoule de complexe vitaminique B et de corticoïdes à haute dose, puis brancha la tubulure sur ma voie veineuse.

« Les avocats arrivent demain à dix heures », chuchota-t-elle à mon oreille en se penchant sur moi comme si elle refaisait mon lit. « Julian a passé la journée enfermé dans son bureau de la bibliothèque. Il boit. Il n’a pas touché à son plateau-repas. Linda gère tout avec le notaire par téléphone satellite à cause de la tempête. Vous avez moins de douze heures pour être capable de vous tenir debout. »

« Je serai prête », jurai-je dans un souffle glacial, la mâchoire serrée par une haine salvatrice. « Apportez-moi de quoi marcher. Et trouvez-moi une arme. »

Chapitre 4 : La nuit des masques
Les heures qui suivirent furent une descente aux enfers physique.

Chaque minute était un calvaire de rééducation clandestine. Tandis que la tempête redoublait de violence à l’extérieur, projetant des trombes d’eau salée contre les baies vitrées de la chambre, Martha me soutenait sous les aisselles, m’obligeant à poser mes pieds nus sur le parquet glacé.

La première tentative me fit vomir de douleur. Mes muscles abdominaux, recousus à la hâte par une chirurgie de sauvetage bâclée, se contractaient comme s’ils allaient se déchirer de nouveau. Des sueurs froides m’inondaient. Mais à chaque vague d’agonie, le visage souriant de Linda dans la vitre de la salle de réveil réapparaissait devant mes yeux, attisant une flamme de vengeance plus brûlante que la douleur.

À trois heures du matin, je parvenais à traverser la pièce en boitant, appuyée contre l’épaule robuste de Martha.

À cinq heures, j’arrivais à me tenir droite seule contre le chambranle de la porte.