Quant à Rebecca, son procès avait levé le voile sur un passé bien plus sombre encore que nous ne l’avions imaginé. Les enquêteurs de la brigade financière et de la protection de l’enfance avaient découvert qu’elle n’en était pas à son coup d’essai. Six ans plus tôt, dans le nord de la France, elle avait déjà épousé un riche industriel veuf dont le fils unique, déclaré opportunément inapte mental après une série d’accidents domestiques suspects, avait été placé en foyer spécialisé avant que l’homme ne meure d’une crise cardiaque inexpliquée, laissant Rebecca héritière d’une fortune colossale promptement dilapidée par son frère Vincent.
Elle avait été condamnée à douze ans de réclusion criminelle, assortie d’une interdiction définitive d’exercer toute profession en lien avec des mineurs et d’une mesure d’éloignement perpétuelle envers Emily et moi.
La maison de Clara avait été entièrement restaurée. Les traces du saccage de cette nuit d’orage avaient disparu, remplacées par les rires et la vie que nous avions réappris à y insuffler, jour après jour.
Marc et son épouse étaient venus déjeuner sous la tonnelle de glycine en fleurs. L’air sentait bon la terre mouillée, le romarin et le pain chaud.
Au fond du jardin, près du vieux cerisier que Clara avait planté au printemps de la naissance d’Emily, ma fille jouait avec le chien de berger que nous avions adopté deux mois plus tôt à la SPA. Elle courait dans l’herbe haute, ses cheveux châtains volant au vent, libre, insouciante, rayonnante.
Elle ne portait plus de robe de cérémonie trop blanche, plus de fleurs rigides serrées dans ses tresses par une femme qui ne l’aimait pas. Elle portait une salopette en jean couverte de taches d’herbe et un vieux tee-shirt jaune qui avait appartenu à sa mère.
Elle s’arrêta de courir, voyant que je la regardais depuis la terrasse. Elle agita la main dans ma direction avec un immense sourire qui illumina tout son visage.
Je levai mon verre vers elle.
Ce matin-là, en nettoyant le tiroir de mon bureau, j’étais retombé sur le petit morceau de papier froissé. Les mots haineux de Rebecca étaient toujours là, gravés à l’encre noire sur la page déchirée.
« Après le mariage, tu vivras dans un endroit plus adapté à des enfants comme toi. »
J’avais pris mon stylo, et sous l’écriture serrée de la manipulatrice, j’avais tracé une seule ligne d’une écriture ferme et apaisée :
« Cet endroit existe. Il s’appelle la maison. Et nous n’en partirons jamais. »
Puis, d’un geste lent et délibéré, j’avais approché la flamme d’une allumette du coin de la feuille. J’avais regardé les mensonges, la terreur et le poison se consumer en quelques secondes, ne laissant qu’une fine pincée de cendres grises que le vent du sud emporta par la fenêtre ouverte, par-dessus les vignes de Clara, vers le ciel infini.