— Prends les clés de ma voiture, Marc. Fais sortir la valise d’Emily de la malle de la limousine de location. On s’en va. Maintenant.
— Et le mariage ?
— Il n’y aura jamais de mariage.
Derrière nous, Vincent tentait de calmer l’assistance en criant au malaise vagal du marié, tandis que Rebecca s’effondrait théâtralement au pied de l’autel pour sauver les apparences devant les magistrats et les notables de la ville. Mais les cris étouffés, les regards d’effroi et la voix perçante de sa mère qui commençait à paniquer créèrent une cacophonie indescriptible.
Nous franchîmes le porche de granit. Le grand air frais de la campagne environnante frappa mon visage comme une gifle salvatrice.
Mais je savais pertinemment que ce n’était que le premier coup de semonce d’une guerre impitoyable. Rebecca et son frère ne comptaient pas lâcher un héritage de plusieurs dizaines de millions d’euros sur une simple dérobade devant un autel.
Trois heures plus tard, nous étions réfugiés dans l’ancien atelier d’architecte de Marc, une bâtisse discrète située au fond d’une zone artisanale désaffectée, à vingt kilomètres de notre maison.
Emily dormait sur un canapé en cuir usé, enveloppée dans le manteau en laine de son oncle de cœur. L’épuisement émotionnel avait terrassé la petite fille dès que les roues de la voiture avaient commencé à tourner sur l’autoroute. Son souffle régulier était le seul son qui apaisait le bourdonnement furieux qui battait dans mes tempes.
Sur la table en verre, Marc avait étalé une série de dossiers administratifs et son ordinateur portable. Marc n’était pas seulement mon ami d’enfance ; il était juriste spécialisé dans le droit international des successions, un homme d’un flegme à toute épreuve, habitué aux montages fiscaux les plus tortueux.
Il venait de réécouter l’enregistrement d’Emily pour la cinquième fois.
— C’est une association de malfaiteurs caractérisée, Julien, dit-il en ôtant ses lunettes à monture d’écaillé. Le gars qui parle sur la bande, je connais sa voix. Ce n’est pas un simple démarcheur. C’est Maître Delaunay, l’ancien clerc de l’étude notariale qui a liquidé la succession de Clara il y a trois ans. Il a été radié du barreau pour malversations avant de se recycler comme consultant en fiducie pour des fonds privés basés à Genève.
— Pourquoi Clara ? Pourquoi nous ? demandai-je, les coudes sur les genoux, la tête entre les mains. Quand j’ai rencontré Rebecca, elle travaillait comme directrice artistique dans une galerie d’art contemporain. Elle n’avait rien à voir avec le monde de la vigne ou les affaires de ma femme.
Marc poussa un soupir lourd et fit pivoter son écran vers moi.
— Regarde ça. J’ai lancé une vérification croisée sur le registre du commerce suisse et sur les déclarations fiscales de la famille de Rebecca. La galerie d’art appartenait en réalité à une holding contrôlée par Vincent. Mais ce n’est pas le plus grave. Vincent est criblé de dettes de jeu. Des dettes colossales contractées auprès de cercles clandestins à Londres et à Macao. On parle de huit à dix millions d’euros. Il y a deux ans, des créanciers peu recommandables ont fait saisir sa villa de Saint-Tropez. Il était aux abois.
Il fit défiler des extraits de comptes bancaires et des coupures de presse économique.
— C’est Vincent qui a ciblé Clara juste avant sa mort, poursuivit Marc. Clara avait déposé des brevets sur un procédé de bio-fermentation viticole unique au monde, rattaché à son domaine de Provence. Ces brevets valent à eux seuls une fortune colossale pour les multinationales agroalimentaires qui cherchent à racheter les exploitations de la région. Quand Clara est morte de son cancer foudroyant, Vincent a compris que l’or dormait sur un compte bloqué jusqu’aux dix-huit ans d’Emily. Et qui était le seul obstacle entre eux et la signature ?
— Moi, murmurai-je, sentant un frisson glacé me remonter le long de l’échine.
— Toi. Mais tu es un ingénieur têtu, intègre, et tu n’aurais jamais vendu l’héritage de Clara. Alors ils ont envoyé Rebecca. Une mission de séduction millimétrée. Elle a fréquenté les mêmes cercles caritatifs que toi, elle a étudié tes goûts, tes faiblesses, le manque affectif d’un père célibataire désemparé. Elle a joué la mère parfaite de substitution pendant deux ans pour t’amener devant le prêtre.
— Mais la clause dont elle me parlait ? Cette pénalité d’un million et demi d’euros ?
Marc ricana sans aucune trace de gaieté.
— Un coup de bluff juridique grossier, typique de Vincent. Une clause pénale dans un avant-contrat de mariage n’a aucune valeur si elle est frappée de dol, c’est-à-dire si le consentement a été extorqué par tromperie. Mais ils n’avaient pas prévu qu’Emily enregistrerait leur conversation hier soir. Sans cet enregistrement, Julien, tu disais « oui ». Dès lundi, ils présentaient le certificat médical de complaisance du médecin suisse, déclarant la petite atteinte de troubles psychiatriques graves nécessitant un placement immédiat. Avec le titre d’épouse légitime et l’accord préalable que tu aurais paraphé sans y regarder de près au milieu des liasses du régime matrimonial, elle devenait co-tutrice avec autorité exclusive sur la gestion des biens mobiliers de l’enfant.
Je regardai Emily qui dormait, son petit bras replié sous sa joue pâle.
Cette enfant avait compris, dans son instinct pur et sauvage, ce que mon cœur d’adulte blessé avait refusé de voir. Elle avait senti la fausseté des câlins de Rebecca. Elle avait deviné le piège.
Soudain, mon téléphone portable, posé sur la table, vibra avec insistance. Un numéro masqué.
Je regardai Marc. Il hocha la tête et brancha un dispositif d’enregistrement sur la prise jack de l’appareil.
J’activai le haut-parleur.
— Julien ?
La voix n’était plus celle de la jeune mariée éplorée. C’était celle de Vincent. Glaciale, tranchante, sans aucun artifice mondain.
— Où es-tu, Vincent ? demandai-je avec calme.
— Ça n’a aucune importance, répliqua-t-il. Ce qui compte, c’est ce qui va se passer maintenant. Tu penses avoir remporté une petite victoire d’amour-propre en faisant ton mélodrame à l’église. Tu as humilié ma sœur, tu as fait jaser toute la ville. Mais les choses sérieuses commencent.