— Le domaine ? Ils osent mettre les pieds là-bas ?

— C’est l’endroit parfait pour eux, souligna Marc. Isolé, fermé au public depuis les vendanges de l’automne dernier, à dix kilomètres du premier village. Ils pensent pouvoir régler ça entre quatre yeux, loin des caméras et de la ville.

— Et Rebecca y sera ?

— Oui. D’après mes informations, elle a quitté la réception avortée vers seize heures sous les quolibets des invités. Elle est folle de rage. Sa réputation dans la haute société locale est détruite. Elle veut sa part du gâteau, coûte que coûte, avant de prendre un vol pour Genève avec Vincent.

Je regardai l’heure à ma montre. Vingt et une heures trente.

— Marc, appelle le capitaine de gendarmerie. Dis-lui de positionner ses hommes aux abords des vignes, mais sans sirènes, sans gyrophares. Il faut qu’ils soient pris la main dans le sac, avec les faux documents et les preuves matérielles de l’extorsion.

— Et Emily ? Tu ne peux pas l’emmener là-bas, Julien. C’est trop dangereux.

— Emily reste ici avec ta femme. Elle est en sécurité dans l’appartement au-dessus de l’atelier. Personne ne connaît cet endroit.

Je m’approchai de la chambre où ma fille venait de s’assoupir de nouveau, rassurée par la promesse que son père ne la laisserait jamais partir. Je déposai un baiser sur son front tiède.

« Ne contrarie pas ton père. Il a déjà donné son accord. »

Ces mots résonnaient encore dans mon esprit, non plus comme une blessure, mais comme un serment d’acier. J’avais juré à Clara sur son lit d’hôpital de protéger notre enfant contre vents et marées. J’avais failli à ce serment par aveuglement, par solitude, par faiblesse. Il était temps de réparer ma faute.

La route départementale menant au domaine de l’Espérance n’était qu’un ruban d’asphalte luisant sous les trombes d’eau. Les essuie-glaces de mon break battaient la mesure d’un rythme frénétique. Dans la nuit noire, les collines de vignes ressemblaient à des vagues pétrifiées sous l’orage.

Je franchis la grande grille en fer forgé ornée du blason de la famille de Clara. Les pneus crissèrent sur le gravier de la longue allée bordée de cyprès séculaires. Au bout, la bastide provençale du XVIIIe siècle, d’ordinaire si accueillante, se dressait comme une forteresse fantomatique.

Deux véhicules étaient garés devant le perron : la berline allemande noire de Vincent et le coupé de sport que Rebecca s’était fait offrir six mois plus tôt sous prétexte de faciliter ses déplacements professionnels.

Toutes les lumières du rez-de-chaussée étaient allumées.

Je coupai le contact. Je glissai le dictaphone d’origine dans la poche intérieure de mon blouson en cuir, ainsi qu’un second micro miniature relié directement à la fréquence radio de la gendarmerie qui attendait mon signal à l’orée du bois, à cinq cents mètres de là.

Je sortis dans la tempête. Le vent glacé me fouetta le visage, chassant les dernières traces de fatigue.

Je montai les marches du perron de pierre. La porte d’entrée était entrouverte, grinçant sous les bourrasques. Je la poussai du pied.

Le grand salon de réception, où Clara organisait autrefois les dégustations de millésimes pour les négociants internationaux, avait été saccagé. Des tiroirs de bureau étaient renversés sur le parquet de chêne, des dossiers d’archives éparpillés sur les tapis persans.

Au centre de la pièce, près de la grande cheminée de travertin où brûlait un feu anarchique, se tenaient trois personnes.

Vincent, en chemise blanche sans cravate, les manches retroussées, un verre de whisky à la main.

À ses côtés, un homme d’une cinquantaine d’années, l’air rogue, le teint cireux et les yeux fuyants : Maître Delaunay, l’ancien notaire véreux, tenant sous le bras une serviette de cuir usée bourrée d’actes juridiques.

Et enfin Rebecca.

Elle avait retiré son voile et sa traîne, mais elle portait toujours le bustier de sa robe de mariée, maculé de taches de vin rouge sur la hanche, recouvert à la hâte d’un manteau de vison sombre. Ses cheveux blonds, si soigneusement coiffés quelques heures plus tôt, retombaient en mèches désordonnées autour de son visage émacié par la fureur.

— Tu es à l’heure, Julien, dit Vincent sans poser son verre. C’est une qualité que j’ai toujours appréciée chez toi. Un peu rigide, mais ponctuel.

— Où sont les documents d’annulation du prêt ? demandai-je sans faire un pas de plus vers eux.

Rebecca s’avança, un ricanement mauvais aux lèvres.

— Toujours aussi pressé d’en finir, mon chéri ? Regarde autour de toi. Cette maison est magnifique. Quand nous l’aurons vendue aux promoteurs du consortium qatari que Vincent a contactés, ils raseront ces vieilles pierres pour en faire un complexe hôtelier de luxe avec terrain de golf. Ça vaut dix fois plus que ton vinasse bio.

— Cette maison appartient à Emily, dis-je d’une voix blanche. Elle a été construite par son arrière-grand-père.

— Emily n’aura rien ! cria Rebecca en jetant son verre contre l’âtre de la cheminée où le cristal explosa en mille éclats. Rien du tout ! Tu m’as humiliée devant tout le gratin de la région ! Mes amies, mes partenaires, les journalistes… Tu as fait de moi la risée de la ville ! Tu crois que je vais te laisser partir tranquillement avec ta petite garce après ce que tu m’as fait subir cet après-midi ?

— C’est toi qui as voulu la détruire, Rebecca. Tu voulais la faire enfermer dans un institut psychiatrique en Suisse pour lui voler son héritage. Tu as écrit ce mot. Tu as signé sa condamnation.

— Elle me regardait comme si elle lisait à travers moi ! hurla-t-elle, perdant complètement le contrôle de ses nerfs. Depuis le premier jour, cette gamine m’espionnait ! Elle ne m’a jamais appelée maman ! Elle refusait que je touche à ses affaires, elle cachait les photos de Clara sous son matelas ! Elle devait disparaître, tu m’entends ? Disparaître !

Vincent posa une main ferme sur l’épaule de sa sœur pour la faire taire.