— Tu n’auras rien, Vincent. Pas un centime du domaine de Clara. L’enregistrement est déjà en lieu sûr. Dès lundi matin, la police judiciaire aura le fichier sur son bureau avec une plainte pour tentative d’escroquerie en bande organisée et séquestration préméditée de mineur.

Un rire sec, métallique, résonna à travers le haut-parleur.

— Tu es bien naïf, mon cher Julien. Tu crois que le monde tourne autour de tes petits principes moraux ? Vérifie un peu les comptes de ta propre société de conseil.

Mon cœur fit un bond douloureux.

— De quoi tu parles ?

— Pendant que tu choisissais le costume de ta fille la semaine dernière, Rebecca a déposé à ta banque un avis de cautionnement solidaire portant ta signature électronique pour un prêt professionnel de trois millions d’euros souscrit par ma société holding. Un prêt garanti par les titres de propriété de ta maison familiale. Le virement a été débloqué ce matin à neuf heures.

Un vertige me saisit.

— C’est faux. Je n’ai jamais rien signé de tel.

— Tes codes de certification bancaire étaient enregistrés sur la tablette du salon, Julien. Tu la laissais traîner sur la table basse avec tes mots de passe automatiques. Si tu déposes plainte, si cet enregistrement franchit la porte d’un commissariat, je fais déclarer la holding en faillite immédiate. La banque saisira ta maison dans les soixante-douze heures. Toi et ta bâtarde serez à la rue avant la fin de la semaine, sans un toit, sans un sou pour payer les traites de vos avocats. Alors voici le marché : tu nous remets l’enregistreur original, nous signons une rupture amiable du projet de mariage pour « incompatibilité d’humeur », nous liquidons la caution bancaire sans frais pour toi, et chacun reprend sa route.

— Et si je refuse ?

— Si tu refuses, nous ferons valoir le signalement pour maltraitance que Rebecca a déposé hier soir auprès des services sociaux du département.

Le sol sembla se dérober sous mes pieds.

— Quoi ? hurlai-je, incapable cette fois de contenir ma rage.

— Tu as bien entendu, continua la voix mielleuse de Vincent. Un signalement en bonne et due forme pour négligence grave et violences psychologiques. Rebecca s’est fait photographier ce matin avec des ecchymoses sur les bras — faites avec un peu de maquillage professionnel de son amie d’enfance, mais certifiées par un médecin complaisant. Elle déclarera que tu l’as violentée devant la petite, que tu es instable depuis la mort de ta femme, et que l’enfant est en danger immédiat à ton contact. À cette heure-ci, un mandat de placement provisoire d’urgence est déjà sur le bureau du juge des enfants de permanence. Dès ce soir, la brigade des mineurs sera à tes trousses. Alors réfléchis bien, Julien. Tu as jusqu’à minuit.

La communication fut coupée.

Un silence de mort retomba sur l’atelier. Marc regardait l’écran de son ordinateur, les mâchoires si serrées que les muscles de son cou semblaient prêts à éclater.

— Ce sont des ordures, murmura-t-il entre ses dents. Des ordures absolues.

Je m’approchai du canapé. Emily s’était réveillée au son de mes éclats de voix. Ses yeux effrayés me fixaient dans la pénombre du hangar.

— Papa ? On doit encore fuir ?

Je m’agenouillai devant elle, comme je l’avais fait quelques heures plus tôt derrière la chapelle. Mais cette fois, je ne ressentais plus aucune hésitation, plus aucune douleur due à la trahison. Une détermination froide, absolue, venait de remplacer la tristesse.

— Non, ma puce, lui dis-je en lui caressant doucement les cheveux, remettant en place une mèche folle qui barrait son petit front pur. On ne va plus fuir. C’est eux qui vont courir.

La nuit tomba sur la ville comme un linceul d’encre. La pluie, qui menaçait depuis le matin, commença à tambouriner avec violence sur les verrières de l’ancien atelier.

Marc avait passé deux heures au téléphone avec son réseau : d’anciens confrères de promotion devenus magistrats, des experts en sécurité informatique et un capitaine de gendarmerie qui lui devait une fière chandelle pour une affaire de blanchiment résolue l’année précédente.

— La situation est pire et meilleure que ce qu’on croyait, m’annonça Marc en fermant son dernier dossier. La mauvaise nouvelle, c’est que Vincent n’a pas menti pour le signalement aux services sociaux. Il a activé ses relais à la préfecture. Une assistante sociale de garde a effectivement ouvert une fiche d’information préoccupante. Mais la bonne nouvelle… c’est qu’ils ont commis une erreur monumentale. Une erreur d’amateurs aveuglés par l’appât du gain.

Il fit tourner son fauteuil vers moi.

— Explique-toi.

— Le prêt de trois millions d’euros débloqué ce matin. Vincent croyait utiliser une plateforme bancaire offshore basée aux îles Caïmans pour faire transiter les fonds avant de les faire disparaître sur des comptes cryptographiques. Mais la banque émettrice n’est pas une banque privée étrangère : c’est une filiale de la Caisse des Dépôts, soumise aux contrôles stricts de Tracfin contre le financement illicite. Pour valider une caution de cette ampleur sur un patrimoine privé grevé d’une fiducie pour mineur, la signature électronique d’un particulier ne suffit pas en droit français. Il faut impérativement la double validation d’un notaire instrumentaire assermenté.

— Et qui a signé ? demandai-je. Delaunay ?

— Exactement. Delaunay a utilisé le sceau électronique qu’il avait conservé illégalement après sa radiation. C’est un faux en écriture publique commis par un officier ministériel déchu. En droit pénal, Julien, ce n’est plus un simple délit d’escroquerie. C’est un crime passible des assises. Quinze ans de réclusion criminelle sans réduction de peine automatique.

Je me redressai lentement.

— Vincent sait-il que nous savons ?

— Absolument pas. Pour lui, tu n’es qu’un père isolé, terrifié par l’idée de perdre la garde de sa fille et d’être ruiné. Il pense que tu vas capituler avant minuit. Il m’a envoyé l’adresse du point de rendez-vous pour l’échange de l’enregistreur : le domaine viticole de Clara.

Je sentis le sang affluer à mes oreilles.