— Calme-toi, Rebecca. On n’est pas là pour régler des comptes d’alcôve.

Il se tourna vers moi et fit un signe de tête vers la table basse où reposait une liasse de feuilles paraphées de timbres fiscaux.

— Voici les actes de cession amiable, Julien. Tu signes ces trois exemplaires. Par cet acte, tu renonces à la tutelle exclusive sur les biens de la succession de Clara au profit d’un conseil d’administration tripartite dont Delaunay sera le président exécutif. En échange, nous retirons la plainte pour violences conjugales, nous détruisons le signalement aux services sociaux, et nous réglons le prêt de trois millions auprès de la Caisse des Dépôts. Tu gardes la garde physique de ta fille, mais vous quittez la région sous quarante-huit heures. Et tu me donnes cet enregistreur.

Je fis semblant d’hésiter. Je m’approchai lentement de la table, mes yeux fixés sur les documents.

— Et le faux en écriture publique de Delaunay ? demandai-je en désignant du menton l’ancien notaire qui tressaillit.

Delaunay blêmit et fit un pas en arrière.

— De quoi parle-t-il, Vincent ? balbutia-t-il. Il… il n’était pas censé savoir pour le sceau.

Vincent plissa les yeux, comprenant soudain que quelque chose clochait.

— Qu’est-ce que tu racontes, Julien ?

— Le sceau notarial que Delaunay a utilisé pour valider la caution solidaire ce matin. Il a été révoqué par décision de la chambre des notaires il y a quatorze mois. Ce prêt n’a aucune valeur juridique, Vincent. Mais en revanche, le document que Delaunay tient sous son bras constitue la preuve matérielle d’un crime de faux en écriture publique par officier ministériel déchu. Et vous êtes tous les deux complices au premier degré.

Vincent lâcha son verre de whisky qui s’écrasa sur le sol. Sa main glissa rapidement sous le revers de sa veste.

— Tu n’es pas venu seul, souffla-t-il, la panique déformant ses traits aristocratiques.

— Non, en effet.

Je pressai le bouton dissimulé dans ma poche.

Au même instant, un fracas assourdissant fit trembler la bâtisse. Les portes-fenêtres du salon volèrent en éclats sous l’assaut de huit hommes en tenue d’intervention noire, casqués, armés de fusils d’assaut et arborant l’écusson bleu de la gendarmerie nationale. Des faisceaux laser rouges balayèrent instantanément les murs de la pièce.

— Gendarmerie ! Ne bougez plus ! Les mains en l’air ! À terre ! Immédiatement !

Le cri puissant du chef de groupe déchira l’atmosphère.

Delaunay s’effondra à genoux sans opposer la moindre résistance, lâchant sa serviette de cuir dont les feuilles s’éparpillèrent sur le sol mouillé par la pluie qui s’engouffrait par les fenêtres brisées.

Vincent tenta de faire un mouvement vers la porte dérobée menant aux caves à vin, mais deux militaires le plaquèrent violemment contre le chambranle en pierre, lui tordant les bras dans le dos avant de lui passer les menottes d’acier dans un claquement sec.

— Espèce de bâtard ! hurla Vincent, la joue écrasée contre le granit froid. Tu n’as aucune preuve ! Je suis avocat, j’exige d’appeler le bâtonnier !

— Vous n’êtes plus avocat depuis ce soir, Maître, répliqua sèchement le capitaine de gendarmerie qui franchissait le seuil, son arme au poing. Le procureur de la République a signé le mandat d’arrêt pour association de malfaiteurs, tentative d’extorsion en bande organisée, faux et usage de faux criminels, et dénonciation calomnieuse aggravée. Vous parlerez au juge d’instruction demain matin à la première heure.

Au milieu de ce chaos d’ordres hurlés et de bottes crissant sur les bris de verre, Rebecca était restée immobile.

Elle ne criait plus. Elle ne pleurait pas. Elle me fixait avec une haine pure, absolue, presque fascinante.

Deux gendarmes s’approchèrent d’elle avec précaution.

— Madame, veuillez nous suivre sans résistance.

Elle écarta leurs mains d’un geste dédaigneux, redressant son buste recouvert de dentelle blanche et de vison trempé.

— Tu crois que tu as gagné, Julien ? murmura-t-elle alors qu’on lui passait les fers aux poignets. Tu n’es qu’un pauvre type brisé par le souvenir d’une morte. Tu vas passer le restant de tes jours à regarder ta fille dépérir dans cette vieille maison pourrie en attendant qu’elle te ressemble. Tu seras seul, Julien. Seul pour toujours.

Je la regardai droit dans les yeux, sans haine, sans rancœur, mais avec un profond dégoût.

— Je ne serai jamais seul, Rebecca. J’ai ce que tu ne pourras jamais comprendre, ni acheter avec tout l’or du monde : l’amour pur d’un enfant qui a su voir à travers ton masque. Emmenez-la.

Les gendarmes l’entraînèrent dans la nuit pluvieuse vers les fourgons cellulaires dont les gyrophares bleus illuminaient désormais les rangs de vignes centenaires d’une lueur spectrale.

Le capitaine s’approcha de moi, ramassant la serviette de cuir de Delaunay et le dossier médical falsifié de la clinique suisse qui dépassait des papiers éparpillés.

— Votre ami Marc nous a transmis tous les fichiers informatiques, monsieur. C’est un travail d’orfèvre. Sans l’enregistrement de votre petite fille et la rapidité de vos démarches, ces individus auraient pu causer des dégâts irréparables. Vous avez été courageux.

— Je n’ai été qu’un père, capitaine, répondis-je doucement. C’est Emily qui a été courageuse.

Six mois s’étaient écoulés.

Le printemps avait enfin chassé les rigueurs de l’hiver sur les collines du domaine de l’Espérance. Les vignes, taillées avec soin au cours des mois précédents, bourgeonnaient déjà de jeunes feuilles d’un vert éclatant, baignées par la douce lumière d’un soleil de mai.

Le procès des « Époux du Mensonge », comme la presse régionale s’était empressée de les baptiser, avait fait grand bruit.

Vincent avait été radié définitivement du barreau et condamné à huit ans de prison ferme pour escroquerie aggravée et tentative d’extorsion de fonds en bande organisée. Ses créanciers avaient fini de démanteler ses avoirs pour solder ses dettes de jeu. Delaunay, l’ancien notaire véreux, avait écopé de dix ans de réclusion pour faux en écriture publique criminelle.