« Monsieur Morozov, » dit le directeur général d’une voix qui tremblait de mépris. « À compter de cette seconde, vous êtes suspendu de toutes vos fonctions au sein de notre entreprise. Le cabinet d’audit externe sera saisi dès demain matin à huit heures pour vérifier l’intégralité des flux financiers des chantiers municipaux sous votre responsabilité. Si un seul kopeck manque, vous rejoindrez votre digne mère derrière les barreaux. Vous êtes une honte pour notre profession, une honte pour votre corporation et une ordure pour votre famille. »
Le directeur salua Katya d’une inclinaison de tête empreinte d’un respect infini, prit son manteau et quitta les lieux, suivi en silence par tous les autres invités, qui passèrent devant Dima sans lui accorder l’aumône d’un regard. Seul Sergey resta un instant pour serrer la main de Katya :
« Si tu as besoin d’un témoignage pour la garde d’Alisa, Katya, je serai là. Olga et moi témoignerons sans hésiter. Pardonne-nous d’avoir été si aveugles pendant toutes ces années. »
« Merci, Sergey, » répondit-elle calmement. « Va maintenant. Ce qui reste à régler ne regarde plus que la justice. »
Lorsque la porte se referma sur les derniers convives, le salon luxueux n’était plus qu’un champ de ruines jonché de verre brisé et de nourriture traiteur abandonnée.
L’officier de police judiciaire s’avança vers Valentina Petrovna, qui s’était effondrée sur le canapé, le souffle court, ses yeux exorbités roulant dans leurs orbites comme ceux d’une bête acculée.
« Valentina Petrovna Morozova, je vous informe que vous êtes placée en garde à vue pour tentative d’empoisonnement avec préméditation, usurpation d’état civil, faux et complicité d’escroquerie. Votre complice, maître Voronov, a été interpellé il y a une demi-heure à son cabinet. Nous avons perquisitionné son coffre : la boîte de souvenirs de la mère de madame Morozova et les faux actes notariés ont été saisis. Veuillez nous suivre sans résistance. »
« Dima ! Mon fils ! Fais quelque chose ! » hurla la vieille femme en se débattant maladroitement tandis que l’agent féminin lui passait les menottes d’acier autour des poignets. « Tu ne vas pas laisser cette bâtarde détruire notre vie ! Dis-leur que c’est un mensonge ! Dis-leur que tu savais pour les calmants ! »
Dima ne bougea pas. Il était pétrifié contre le mur, les larmes coulant sans discontinuer sur ses joues cireuses.
« Maman… tais-toi… tais-toi, je t’en supplie… » bégaya-t-il, la voix brisée par l’anéantissement de son univers.
« Misérable lâche ! » cracha Valentina avec une haine pure qui éclaboussa son propre sang. « Tu as toujours été un bon à rien ! C’est moi qui ai tout fait pour toi ! Sans moi, tu n’es qu’une loque ! Une loque ! »
Les policiers l’entraînèrent sans ménagement hors de l’appartement. Ses hurlements hystériques résonnèrent longtemps dans la cage d’escalier avant de s’étouffer dans la nuit glacée.
Pavel Nikolayevich s’approcha de Dima. Il posa sur la table basse une chemise cartonnée contenant un acte d’assignation en référé d’heure à heure.
« Dimitri Morozov, voici l’ordonnance d’expulsion immédiate du domicile conjugal prononcée cet après-midi par le président du tribunal de grande instance. Vu la gravité des faits criminels commis au sein du foyer, la jouissance exclusive de ce logement est attribuée à Katya jusqu’à la liquidation judiciaire des biens. Vous avez quinze minutes pour mettre vos effets personnels indispensables dans un sac de sport sous la surveillance de l’officier ici présent. Ensuite, vous remettrez vos clés. Si vous approchez Katya ou votre fille à moins de cinq cents mètres, vous rejoindrez votre mère en maison d’arrêt avant minuit. »
Dima s’écroula à genoux sur le parquet trempé de vin rouge. Il rampa vers les pieds de Katya, tentant d’attraper l’ourlet de son pantalon noir.
« Katya… par pitié… Ne fais pas ça… Je ne savais pas pour le poison, je te le jure sur la tête d’Alisa ! Maman est folle, elle est devenue folle ! Je n’ai fait que lui obéir… Tu sais que je t’aime, tu sais qu’on était heureux avant tout ça… Laisse-moi une chance, une seule ! Je ferai soigner maman, je renoncerai à tout, je laverai par terre, je ferai tout ce que tu voudras ! Katya, ne me jette pas à la rue comme un chien ! »
Katya recula d’un pas pour ne pas laisser les mains souillées de son mari effleurer ses vêtements. Elle le contempla d’en haut. Ce n’était pas de la satisfaction qu’elle éprouvait, ni même de la rancune. C’était un vide sidéral, le constat clinique de la décomposition d’un être sans épine dorsale, d’un parasite moral qui s’était nourri de son travail et de son dévouement pendant cinq années entières.
« Tu te souviens de ce que tu m’as dit le soir de ton anniversaire, Dima ? » murmura-t-elle d’une voix d’une terrifiante clarté. « Tu as levé ton verre devant tout le monde pour dire que je m’efforçais tant d’être à la hauteur. Tu as applaudi quand ta mère a jeté la tourte de la mienne aux ordures. Tu as souri. Tu as pensé que j’étais une chose docile que l’on pouvait piétiner sans conséquence pour prix de ton confort lâche. »
Elle désigna d’un geste sec le sac de sport que l’agent de police venait de déposer au milieu de la pièce.
« Ce soir, Dima, c’est toi qui n’as pas été à la hauteur. Ni d’un mari, ni d’un père, ni même d’un homme digne de respirer sous ce toit. Tu as voulu être un simple spectateur de ma destruction. Sois désormais le spectateur de ton propre néant. »
L’agent de police saisit Dima par le col de son smoking et le remit debout sans ménagement :
« Allez, Morozov. Rassemblez deux caleçons, vos papiers d’identité et votre brosse à dents. Le temps tourne. »
Vingt minutes plus tard, la porte blindée claqua une dernière fois.